MAURICE, VALENTINE
MAURICE, qui a paru au fond pendant qu'elle jouait.
Bravo !
VALENTINE, se retournant.
Quoi ! Qu'est-ce que je vois ?
Vous, Monsieur?...
MAURICE
Oh! pardon! pardon, Madcmoiscli
VALENTINE
Et moi qui vous croyais parti, plein d'un beau zèle!...
MAURICE
Je l'étais!... Un oubli me force à revenir, Et voilà que j'entends le plus pur souvenir De ce charmant génie, inspiré, pathétique...
VALENTINE, vivement.
Vous connaissez celui qui fit cette musique?...
Hélas ! je l'ai connu. C'est Chopin !
VALENTINE, avec émotion. •
Quoi ! Chopin î
MAURICE, ▼iveiiient.
Voii^ l'aimez, je le vois.
VALENTINE
Oh! Dieu! chaque matin Je choisis dans ses chants quolquo œuvre bien-aiméc. Et tout le jour mon ûme en reste parfumée...
UN JKINE HOMME Q\ \ NE FAIT RIEN. a:io MAURICi:.
Oui, son génie est bien un parfum immortel; Puis, je remarque un fait très singulier...
VALKNTINE.
Lequel?
MAURICE
Ses chants sont si divins qu'entre les cœurs ils sèment Comme une sympathie, un attrait. Ceux qui l'aiment Sont tout près de s'aimer entre eux !
VALENÏINE, souriant. *
Holà! holàl Mon admiration ne va pas jusque-là.
MAURICE
Elle iia bien, du moins, jusques à me le dire, Ce chant!
Moi ! le chanter? Je ne pourrais pas lire, Lire à la fois cet air et l'accompagnement...
MAURICE
Si pour accompagner j'osais m'offrir?
VALENTINE
Comment !
Vous jouez du piano?
MAURICE, souriant."
Dame! un homme inutile!
Faut-il au moins qu'il sache une chose futile...
Il se met au piano et prélude.
VALENTINE, pendant qu'il joue.
Mais vous jouez très bien.
MAURICE, jouant.
Oh ! mais vous, vous ! Chaulez !
Se retournant après la ritournelle.
Votre voix, j'en suis sûr... Eh bien, vous hésitez?
VALENTINE
Oh! mon Dieu ! j'oubliais! Voilà bien autre chose, C'est trop haut!
MAURICE
Voulez-vous que je vous le transpose*^
A livre ouvert; un chant si hérissé de traits! Mais vous connaissez donc Tharmonie?
MAURICE
A peu près.
Souriant.
Quelqu'un qui ne fait rien; il faut bien qu'il s'occupe:
VALENTINE
De votre bon vouloir, Monsieur, vous serez dupe : Ces beaux vers dans mon cœur auraient trop peu d'accc L'auteur parle allemand, et j'écoute en français.
MAURICE
Si vous le permettez, je vais vous les traduire...
VALENTINE, stupéfaite.
Quoi! vous savez aussi l'allemand ?
MAURICE
Je l'admire.
Je Taime, et ce qu'on aime... Et puis, je l'avouerai... Ce poème à mes yeux est comme un chant sacré!
VALENTINE
Il est beau, n'est-ce pas?
MAURICE
Oui, bien beau!
VALENTINE
C'est unique; Je l'avais deviné.
MAURICE, souriant.
Rien qu'à voir la musique?
Oui, rien qu'à voir ces vers unis à ce beau chant.
MAURICE
Eh bien, les voulez-vous entendre?
VALENTINE
Sur-le-champ!
Ils prennent le> vers allemands.
MAURICE, lisaat.
Abschicd?
VALENTINE, traduisant.
Adieu!
MAURICE
Bien! Von?
VALENTINE, traduisant.
De...
MAURICE
Bien!
ALENTINE.
Là, je m'arrôte
Leben ?
VALENTINE
Voilà le point! Que veut dire Lehen7
MAURICE
Vivre !
VALENTINE
Ah! j'aurais pensé, moi, que c'était Liebenl
MAURICE
Lieben veut dire aimer...
VALENTINE, riant.
L'erreur est excusable; Avouez-le! Lieben... Leben! c'est tout semblable.
•i^8 COMÉDIES EN UN ACTE.
MAURICE
Ces deux mots sont encore plus pareils en français.
VALENTINE
Eh! comment donc?
MAURICE , avec émotion.
Il est des gens... oui... j'en connais Pour eux aimer et vivre est une môme chose!...
Mouvement de Valentine. Maurice montre le manusc. '
Pour celui-ci, d'abord, pour Kœrner...
VALENTINE, souriant.
Je suppose Que vous savez aussi l'histoire de Kœrner?
MAURICE
Ses jours furent si purs, son trépas fut si fier! Ah! si je vous disais comment de sa grande âme S'échappa ce poème...
VALKNTINE.
Et comment?
MAURICE
Plein de llamnif Poète, jeune, heureux... bien heureux, on effet, Car il était aimé de celle qu'il aimait... Ils venaient d'échanger l'anneau des fiançailles.
VALENTINE
En quel temps?
MAURICE
Sous l'Empire. Un grand bruit de bataille*; Dans toute l'Allemagne a soudain éclaté! C'était pour la patrie et pour la liberté! Au premier cri jeté contre la tyrannie, Kœrner oublia tout... Non, je le calomnie! Non, il n'oublia rien, mais il renonce à tout! Il part, soldat-poèto! 11 part, et tout à coup,
Sous ce titre inspiré : Lyre et Glaive! sa bouche Sur son pays en feu lance un essaim farouche De chants à la Tyrtée et d'hymnes de combat, Dont chaque vers faisait de chaque homme un soldat!
Oh ' c'est grand !
MAURICE
Puis, un jour, par un éclat de bombe Atteint dans la bataille...
VALENTINE
Il meurt?...
MAURICE
Non, mais il tombe, Kt, sentant s'écouler sa vie avec son sang, Il se traîne en un bois voisin. La nuit descend. Et là, seul, frissonnant sous ces humides voiles, A la pâle clarté des premières étoiles, Parmi l'amas confus des fantômes errants Que la mort fait flotter devant l'œil des mourants, Gomme des chérubins s'offrent à sa pensée La Liberté, l'Amour, sa jeune fiancée... Il les voit, il leur parle, et s'élançant vers Dieu, 11 meurt en leur jetant ce poétique adieu.
VALENTINK.
Et ce sont ces vers-là, ceux que je touche?
MAURICE
Eux-mômc.
VALENTINE
Où furent-ils trouvés?
MAURICE
Dans le moment suprême, Dune main défaillante il les avait tracés; On les a recueillis entre ses doigts glacés.
3 GO C 0 M I : D ! i: .S E N l ; X A C T E.
VALENTINE
Et ne pouvoir chanter cette touchante page!
MAURICE
Si de m'accompagner vous avez le courage, J'essaierai...
VALENTINE
Dans le ton?
MAURICE
Dans le ton!
VALENTINE, se mettant au piano.
Oh! alors Je suis brave I
MAURICE
Indulgence en faveur des efforts.
Elle accompagne, il chante.
Mon sang jaillit à flots brûlants...»
Ah!... mon cœur bat à coups plus lents! Ce fer qui s'enfonce en mes flancs...
Et me déchire...
0 Dieu! j'expire!
Mais vous que j'ai tant adorés, Vous, de mon culte objets sacrés,
0 liberté chérie !
0 mon amante! ô ma patrie!...
Vous planez là devant mes yeux, Comme des habitants des cieux!
Et mon âme, en ces doux adieux
Pleins d'espérance...
Vers Dieu s'élance!
VALENTINE, après le chaut fini et d'une voix émue.
Ohl tout en est touchant, musique et poésie! De pitié, de respect, on a l'âme saisie. Kt dès le premier vers... Mais je m'en aperçois! Oui, ce sont bien dos vers... et do bons vers, io rrni<
i. \ ••u'ia variante à la ti
i'i' ct.-, ri i liiUii lUiuU ue la iJiUMijti'
Cette traduction vous était donc connue? Vous l'aviez donc par cœur apprise et retenue?
MAURICE, souriant.
Sans peine : le défaut des rimailleurs conscrits N'est pas en général d'oublier leurs écrits.
VALENTINE
Leurs écrits? Quoi! ces vers... Vous êtes donc poète?
HAURICE, vivement.
Non pas! Je fais des vers d'almanach ou de fête, Des vers... d'homme inutile!
VALENTIXE.
Oh ! non, ils sont très bien.., Très touchants! Il est vrai que je n'y connais rien.
Quels qu'ils soient, auprès d'eux nuls ne me font envie Je leur dois le moment le plus dou.x de ma vie!
, Il salue pour se retirer.
VALENTINE, à part et pendant qu'il s'éloigne.
C'est étrange! Trouver tant d'âme, de fierté, Chez un homme inutile à la société!
MAURICE, se tournant vers elle.
Mademoiselle!
VALENTINE
Quoi?
MAURICE
Mais, si je ne m'abuse...
Vous m'appeliez...
VALENTINE
Moi? Non.
MAURICE
Recevez mon excuse ; Mais, ayant entendu bruire à mon côté Un... certain... inutile à la société... J'ai cru que vous parliez de moi...
V A LEN TIN K, avec embarras.
Moi? me permelli
MAURICE, saluanu
Pardon... alors! Je vais...