MONSIEUR DESGRANGES
Madame Desgranges !
MADAME DESGRANGES
Sais-tu bien, monsieur Dosgrangcs, qu'avec ton flegm-^ ironique, tu finiras par me mettre hors de moi, par nir faire sortir de mon caractère?
DESG RANGES, à mi-voix.
Pourvu que tu n'y rentres pas, ma femme I
MADAME DESGRANGES
Ah ! c'est trop fort I
MADELEINE, so levant.
Assez, ma mère! assez ! Je ne veux pas être cause que mon père et toi vous vous parliez ainsi. {Corain.«nçaut à piouror Et puisqu'il ne croit pas devoir faire ce que nous lui demandons, puisqu'il nous refnse ce que nous désirontant, co qui ferait notre bonheur, à Henri et à moi...
Elle pleure ! ô ma fille ! ma petite fille ! et cela ne t'émeut pas, monstre ! ïu peux voir ses larmes, tu peux l'entendre dire avec sa voix si douce que cela ferait son bonheur... et rester inflexible?
DESGRANGES
Que veux-tu, ma chère? Quand je vois une femme pleurer, je me méfie toujours.
MADAME DESGRANGES
Comment?
DESGRANGES
Ce n'est pas ma faute, je me souviens. Au début de notre mariage, tu as si souvent pleuré quand tu voulais obtenir quelque chose de moi, que les larmes des femmes me font toujours l'effet d'un placement.
MADELEINE
0 mon père! mon père! comment peux-tu douter de mon chagrin! Tu ne crois donc pas que j'aime Henri?
DESGRANGES
Si vraiment!
MADELEINE
Henri est bon et spirituel ; tu dis toi-même qu'il a un bel avenir comme architecte.
DESGRANGES
C'est vrai!
MADELEINE
Son père, M. Grandval, est un homme...
Des plus honorables.
MADELEINE
Eh bien, alors...
MADAME DESGRANGES
Oui; eh bien, alors...
DESGRANGES
Eh bien, alors, qu'elle l'épouse! Je lui donne m consentement, et, avec mon consentement, 100,000 frai, de dot; mais !200, 000, comme le demande M. Grandval, non!
MADAME DESGRANGES
Pourquoi?
DESGRANGES
« Pourquoi? » est charmant! Parce que je ne suis } assez riche pour donner 200,000 francs à ma fille s;i me gôiier.
MADAME DESGRANGES
Il l'en restera toujours assez !
DESGRANGES
Assez, c'est trop peu!
MADAME DESGRANGES
A ton âge on n'a plus de besoins.
Au contraire! Chaque année de plus amène un besoin de plus. Il n'y a pas une infirmité qui ne soit une d<' pense. Ma vue baisse, il me faut des lunettes; m jambes faiblissent, il me faut une voiture; mes cheveux tombent, il me faut un toupet. Ht les caoutchoucs! et la flanelle! Mais j'en ai pour cent francs par an, rien qu'«'n flanelle!
MADAME DESGRANGES
Mais...
Il h ."> <i i\ .'v I^ «î K S.
Non, non! Que la jeunesse soit pauvre, c'est jush c'est son lot! Est-ce qu'elle a besoin de quelque cho- Qu'importe le bon souper et le b'»" 'j^''»* ^pi ni.i ...! :. . reste? Mais la vieillesse...
MADAME DESGRANGES, avec aiaaUlii«.
Tii n"<s pis vioiix.
DESGRANGES
Oh! oh! si tu me dis des choses agréahles, cela devient grave !
MAD\MI-] DESGRANGES, avec càlinerie.
Voyons, voyons, raisonnons!... De quoi s'agit-il, après tout? De quelques réductions légères dans notre train de vie ; d'avoir, par exemple, un domestique de moins.
DESGRANGES
Précisément!
Eh bien, tant mieux!
DESGRANGES
Tant pis! je suis paresseux ; j'aime à être servi.
MADAME DESGRANGES
Et tu t'alourdis! tu engraisses! tandis que, si tu te servais un peu toi-même, tu resterais actif, jeune...
DESGRANGES
Je n'y tiens pas !
MADAME DESGRANGES
Mais moi, j'y tiens, dans ton intérêt! C'est comme pour notre table; nous retrancherons, je suppose, un plat à notre dîner...
DESGRANGES
Du tout! C'est ce que je ne veux pas, je suis gourmand!
MADELEINE
Père, c'est un péché.
DESGRANGKS.
Soit! mais un péché très agréable, et il m'en reste si peu de cette espèce-là! Ma chère gourmandise! Mais je n'entends jamais approcher l'heure du dîner sans voir flotter devant mes yeux... comme un rêve... le menu! Ahl çà, me dis-je, quel joli plat de douceur ma femme m'aura-t-elle imaginé pour aujourd'hui?... car je te rends
justice là-dessus... tu as beaucoup d'imagination p* i les entremets sucrés!
MADAME Di:SGRANGES, plus doucement, et flattée.
Oui! oui! mais qu'arrive-t-il? Que tu manges trop! I te fais mal! Tu deviens tout rouge! Le médecin l'a dit ; cela te jouera un mauvais tour, tandis qu'avec un ordinaire modeste... en devenant sobre...
DESGRANGES
Oh ! sobre ! Quel mot fade !
MADAME DESGRANGES
Tu resteras frais... calme... la tête libre... tu deviendras même meilleur!
DESGRANGES
Oui! oui! Mens sana in coiyoï'e sano.
MADAME DESGRANGES, voyant que son mari faiblit.
Voyons!... je te connais! Tu as le cœur excellent!... Toutes ces petites privations-là seront des bonheurs pointai! Réponds! Est-ce que tu ne seras pas trop heureux ■ te saigner pour ta fille?
DESGRANGES
Oui ! oui ! je sais ! le pélican ! mais il parait que ce n\ pas vrai!