ACTE I, SCÈNE III I
Je dois, pour mon malheur, aux bontés de ma mère. Une éducation... dont je ne sais que faire...
GUSMAN, étonné.
Mais on s'élève à tout par son instruction !
PEDRO
Oui, dans un temps de trouble, oui, par exception. Mais quand Tordre et la paix régnent dans le royaume, Ceux qui, pour le collège, ont quitté l'humble chaume, Quel est leur sort, hélas? Avocats sans plaideurs. Médecins sans clients, écrivains sans lecteurs!...
Poussant un soupir mélanœîique.
Voilà précisément, dans son amitié tendre, Ce que ma pauvre mère était loin de comprendre. Pour me rendre savant, dans son zèle pieux.
Elle vendit gaiement le champ de ses aïeux.
Puis après, la chaumière antique et paternelle. « Je suis pauvre, il est vrai, mais aussi (disait-elle) a Pèdre est riche en talents, je n'ai besoin de rien ; a II nourrira sa mère, il sera mon soutien!... » On s'abuse aisément sur un fils que l'on aime ; Ahl je ne parviens point à me nourrir moi-même!... Chacun s'imaginait, dans mon pays natal.
Que je serais au moins ministre... ou cardinal; Hélas I je ne suis rien, tu le vois, et ma mère Qui m'a tout immolé, s'éteint dans la misère!...
GUSMAN, avec modestie et gaieté.
Que moi, qu'un ignorant ait si mal réussi,
C'est tout simple, c'est juste; il en doit être ainsi.
Avec respect.
Mais toi qu'à leurs enfants toutes les mères citent, Toi, comment n'es-tu rien ?
IfO LE BACHELIER DE SÉGOVIE
PEDRO
Tant de gens sollicitent!
GUSMAN
Dans la foule, mon cher, tu dois être aperçu : Ton éducation...
PEDRO
Qui n'en a pas reçu ?
Les bourses des couvents, celles des séminaires Rendent l'esprit commun et les talents vulgaires. Cette ville en fourmille, et dans tous les quartiers On ne voit que docteurs, misère et bacheliers. Aussi, quand par hasard une place est vacante. Au lieu d'un candidat, on en trouve cinquante. Découragé parfois d'un retard éternel.
J'ai voulu retourner à l'état paternel. Mais cette illusion était bientôt déçue; Un bachelier peut-il conduire une charrue?
GUSMAN
Tout ce que tu m'apprends m'étonne au dernier point.
PEDRO
Gusman, écoute encore, et ne m'interromps point. Tu connais mon début, lorsque de Ségovie Je vins à Salamanque, où j'entrai dans la vie? Mais jamais je n'obtins de triomphes si grands, Si complets, que l'année où tu quittas les bancs. En latin comme en grec, comme en métaphysique. Mon nom fut sans rival et mon succès unique!
Chacun battait des mains; les parents attendris A mon heureuse mère enviaient un tel fils; Enfin, j'eus de la gloire en version, en thème, Et le corrégidor me couronna lui-même ! 1 !