‹ ThéatreChapitre 3 sur 92 · XX · texte numérisé non relu

XX

tler, Délaissait plus enfin aucun scrupule ni à son goût , ni au goût plus sévère encore de son ami Despréaux , lorsqu'il s'était assuré que les caractères, inventés ou tracés d'après l'histoire , se soutenaient jusqu'à la fin sans se démentir un seul instant f que l'intérêt des situations redoublait avec les obstacles, et allait toujours croissant jusqu'au dénoûment ; lorsque après avoir tracé la division des actes et la distribution des scènes , il avait esquissé en prose le dialogue de ses différens person— nages , il avouait que sa tragédie était ter^ minée. Les vers , il est vrai , lui restaient à faire ; mais de beaux vers pour Racine étaient la moindre partie de sa tâche. Son seul embarras eût été d'en faire de médiocres ou de mauvais. Aussi , àe^ms Andromaque , la liste des tragédies de ce grand poëte ne se compose que de chefs-d'œuvre. L'imagination n'y im—

pose aucun sacrifice à la raison ; la réflexion et la lecture confirment et justifient Tillusion qu'elles ont produite au théâtre ; depuis plus d'un siècle et demi , lues sans cesse , sans cesse représentées, elles semblent toujours briller de l'éclat de la jeunesse , de la fraîcheur de la nouveauté, et la mémoire qui se les retrace croit les recueillir pour la première fois.

Voltaire produisait plus facilement ; une tragédie lui coûta souvent moins d'un mois de travail ; mais aussi quelle infériorité dans la correction des vers , dans la sagesse des plans, dans la vraisemblance des moyens , dans la régularité des compositions ! et , toutefois , malgré cette infériorité que l'on n'ose plus contester, le brillant de son coloris , la hardiesse de quelques-unes de ses conceptions , le grand ressort du pathétique , que nul autre n'a manié avec plus de force , l'originalité des mœurs qu'il

( xxij ) a introduites sur la scène , et , plus que tout cela, les opinions qu'il a fait prédominer dans la société , après les avoir introduites et essayées sur le théâtre , lui ont conservé ^ parmi les poètes tragiques , une place si élevée, que l'ambition de ses successeurs s'est plut6t attachée à en approcher qu'à j atteindre. Mais son exemple a été contagieux ; avec moins de génie , les auteurs qui sont venus après lui se sont permis toutes les licences que le génie seul peut excuser, parce qu'il est toujours assez riche pour en payer comptant la rançon. Lorsqu'on reprochait à ces faibles imitateurs les fautes de composition qui déshoncnraient leurs ouvrages , ils répondaient par l'exemple de Voltaire, par le billet équivoque de Zaïre , par la lettre à double sens de Tancrède , par la fantasmagorie de Sëmiramis , par les invraisemblances innombrables d'Alzire, et

( xxiij ) ils ne voyaient pas que ce n'était point par ces défauts que les ouvrages dont ils s'autorisaient avaient obtenu les succès de la représeirtalion et les suffrages des connaisseurs, et que , pour pécher impunément comme Voltaire , il fallait écrire, sentir et exprimer tabituellement comme lui.

J'ai trouvé beaucoup à louer dans le stjle , beaucoup aussi à blâmer dans la conception générale de Touvrage. C'est indiquer que , d'après mon sentiment, le plan du Paria avait besoin d'excuse , et que le jeune auteur était sur la route du pardon ; il serait digne d'un talent qui s'annonce sous de brillans auspices de ne point se mettre dans le cas de recourir à Pindulgence. Plus il avancera dans la carrière , plus cette indulgence se montrera dififîcile et rétive; et compter, pour la réclamer à l'avenir, sur les titres de Voltaire, c'est s'ex-

( Miv )

poser à de cruelles , à d'irréparables méprises.

Au point où est parvenu le talent de M. Delavigne, il lui est plus facile de se perfectionner par la sagesse, que de se grandir en élévation. Écrira-t-il un jour mieux qu'il n'a écrit jusqu'à présent? sauf vérification ulté* rieure, il est permis d'en douter; composerat'il plus régulièrement? il n'a qu'à le vouloir pour y réussir. Or, une tragédie qui réunirait au mérite de la versification élégante, harmonieuse , énergique de M. Delavigne , le mérite d'un plan raisonnable, d'un plan conforme en tout aux règles de la poétique théâtrale, serait un ouvrage, sinon du premier ordre , au moins si voisin du premier, qu'il n'est pas d'ambition qui n'en dût être satisfaite : où trouverait-on alors les rivaux dç M. Delavigne?

Dans les reproches assez nombreux qui

Page 1