SCÈNE III
Les précédents, sigismond, d'abord en dedanz,
SIGISMOND
Ah, malheureux ! ah, infortuné !
Quelle triste voix j'entends ! ma peine et mes tourments redoublent.
CLAIRON
Et moi, ma peur.
ROSAURA.
Clairon !
CLAIRON
Madame !
ROSAURA.
Fuyons les dangers de cette tour enchantée.
CLAIRON
Je n'ai pas même le courage de fuir, quand j'en viens là.
ROSAURA.
Cette faible lumière, n'est-ce pas une exhalaison fugitive, une pâle étoile, qui, tremblante et s'éva-
nouissant, tantôt jetant de l'éclat, tantôt voilant ses rayons, rend plus ténébreuse cette habitation si obscure, avec sa lueur vacillante ? Oui, car à ses reflets je puis distinguer, quoique éloignée, une sombre prison, tombeau d'un cadavre vivant. Et, pour augmenter ma frayeur, je vois un homme couché, vêtu d'une peau de bête, chargé de fers, et éclairé d'une seule lumière. Puis donc que nous ne pouvons fuir, écoutons ses plaintes ; sachons ce qu'il dit.
sigismond parait, enchaîné, couvert de peaux de bêtes et tenant une lumière.
Ah, malheureux ! ah, infortuné ! Je prétends apprendre, ô ciel qui me traitez ainsi, quel crime j'ai commis contre vous en naissant ! quoique mon seul crime soit d'être né. C'est assez pour expliquer votre justice et votre rigueur. Car le plus grand crime de l'homme est d'être venu au monde. Seulement, je voudrais savoir, pour éclaircir mon incertitude, laissant de côté le crime de ma naissance, ô ciel ! en quoi j'ai pu encore vous offenser pour mériter de nouveaux châtiments ? Les autres ne sont-ils pas nés? Eh bien ! s'ils sont nés5 quel privilège ont-ils eu dont je n'ai jamais joui ? L'oiseau naît, et avec la parure qui le rend si beau, à peine est-il devenu une fleur qui a des plumes ou un bouquet qui a des ailes, qu'il fend avec rapidité les plaines éthérées, sans se soucier de son doux nid qu'il laisse désert ; et moi, qui ai de plus que lui une âme, j'ai moins de liberté ? L'animal nait, et avec la peau mouchetée de jolies taches, grâces à l'habile pinceau qui l'a dessinée, à peine apparaissent les étoiles que, impétueux et cruel, il
s'élance de son repaire ; la nécessité de se préserver de l'homme lui enseigne la cruauté ; et moi j'ai un instinct plus noble, et j'ai moins de liberté ? Le poisson naît, sans respirer l'air, produit des algues marines et du limon, et à peine, comme un bateau couvert d'écaillés, il se voit sur les ondes, qu'il tourne de tous les côtés, en parcourant une aussi vaste immensité, comme le pousse un froid instinct ; et moi, qui ai une volonté plus intelligente, j'ai moins de liberté ? Le ruisseau nait, comme une couleuvre qui se détache des fleurs, et à peine, serpent d'argent, il se glisse entre les fleurs, qu'il chante par son murmure la grâce de ces fleurs et la beauté de la plaine qui s'ouvre à son cours ; et moi, qui jouis d'une vie plus complète, j'ai moins de liberté ? Quand je m'arrête à cette idée, devenu un volcan, un Etna, je voudrais arracher de ma poitrine des lambeaux de mon cœur. Quelle loi, quelle justice, quelle raison refuse à des hommes un privilège aussi précieux, un droit aussi essentiel, que Dieu a donné au cristal de l'onde, au poisson, à l'animal, à l'oiseau ?
Ses discours m'ont inspiré à la fois de la crainte et de la pitié.
SIGISMOND
Qui a écouté mes plaintes ? Est-ce Clotalde ?
CLAIRON
Dites que oui.
ROSAURA.
Ce n'est pas lui ; c'est un malheureux, hélas ! qui
sous ces voûtes froides a entendu vos accents lamentables !
SIGISMOND
Eh bien ! je vais te tuer, afin que tu ne saches pas ce que je sais, toi qui as été témoin de mes faiblesses (il la saisit) ; seulement, parce que tu m'as entendu, je vais, entre mes bras vigoureux, te mettre en pièces.
CLAIRON
Moi, je suis sourd, je n'ai pu vous entendre.
ROSAURA.
Si vous avez quelque chose d'humain, qu'il me suffise de me jeter à vos pieds pour obtenir ma grâce.
SIGISMOND
Ta voix a réussi à m'attendrir, ta présence a suspendu ma colère, et ta soumission m'a ému. Qui es-tu ? Quoiqu'ici je connaisse si peu de chose du monde, puisque cette tour a été mon berceau et mon tombeau ; quoique, depuis que je suis né (si c'est être né î), je ne voie que ce désert sauvage, où je vis misérable, squelette vivant, être animé déjà mort ; quoique jamais je n'aie vu ni entendu parler un homme, excepté celui qui est témoin de mon infortune, par qui seul je sais quelque chose du ciel et de la terre ; quoiqu'ici (tu vas être saisi d'épouvante, et me nommer un monstre humain), au milieu des terreurs et des fantômes, je sois un homme semblable à une bête sauvage, et une bête sauvage ayant l'apparence de l'homme ; enfin, quoique dans ma triste
position j'aie pu étudier l'art du gouvernement à l'école des animaux et des oiseaux ; quoique ¡'aie pu mesurer les révolutions des astres, toi seul, tu as suspendu ma colère, frappé mon regard, charmé mon oreille. Plus je te vois, plus je t'admire ; et quand je te regarde, je désire te regarder davantage. Mes yeux doivent être malades, car lorsqu'on gagne la mort en te regardant, ils s'enivrent de toi ; ainsi, sachant que te voir me condamne à mourir, je meurs volontiers pour te voir. Oui, que je te voie et que je meure. Je ne sais, dans mon délire, lorsque ta vue me donne la mort, ce que me donnerait de ne pas te voir. Ce serait plus qu'une cruelle mort : le désespoir, la rage, une douleur indicible. Ce serait la mort ; j'ai pu estimer l'horreur d'un pareil sort. Car donner la vie à un malheureux, c'est donner la mort à un être heureux.
ROSAURA.
Epouvanté quand je vous regarde, stupéfait quand je vous entends, je ne sais ni ce que je puis vous dire, ni ce que je dois vous demander. Je yous dirai seulement que le ciel m'a conduit aujourd'hui dans ce lieu pour me consoler, si ce peut être une consolation pour un malheureux d'en voir un autre plus malheureux que lui. On raconte d'un sage, qu'il était Un jour si pauvre et si misérable, qu'il n'avait pour se nourrir que les herbes qu'il cueillait. « Peut-il y avoir, se disait-il à lui-même, un homme plus dénué et plus malheureux que moi ? » Et quand il tourna la tête, il trouva sa réponse, lorsqu'il vit un autre sage qui ramassait les feuilles que lui-même rejetait. Moi aussi je vivais en ce monde me plaignant de la fortune, et
comme je me disais en moi-même : « Peut-il y avoir une créature plus tourmentée par le sort ? » Vous, si digne de pitié, vous m'avez répondu. Car rentrant en moi-même, je trouve que mes chagrins, vous les auriez ramassés pour en faire vos joies. Mais si par hasard, mes peines peuvent vous soulager en quelque chose, écoutez-en le récit, et prenez celles que j'aurai de trop. Je suis