‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 19 sur 165 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

CURCIO, OCTAVE.

CURCIO.

A qui n'est-il pas arrivé quelquefois, lorsqu'on est plein de soucis, de se retirer dans la solitude, pour ne se dévoiler à personne ? Et moi, que tant de pensées viennent tourmenter à la fois, qui me font, avec mes larmes et mes soupirs, rivaliser avec l'air et la mer ; moi qui n'ai pour compagnon que moimême dans ces muettes solitudes, je veux me distraire de mes maux par le souvenir de mon bonheur. Que ni les oiseaux, ni les fontaines ne soient des témoins comme je les désire ; à la fin, les fontaines murmurent, les oiseaux ont une langue. Je ne veux pour compagnie que celle de ces saules sauvages. Car qui en écoutant n'apprend rien, ne peut parler. Cette forêt a été le théâtre de Y événement le

plus remarquable, parmi les prodiges de jalousie que raconte l'antiquité ; l'innocence était certaine. Mais quel homme pourra se débarrasser des soupçons, lorsque en lui les vérités sont des mensonges ? La jalousie est la mort de l'amour. Elle ne pardonne à personne ; elle ne dédaigne pas la bassesse de la condition, et n'a pas d'égard pour ce qui est respectable. J'ai donc, ici, je le répète, Rosmire et moi..., quand je me souviens, ce n'est pas assez que mon cœur se serre, ce n'est pas assez que la voix me manque ; pas une fleur qui ne m'effraie, pas une feuille qui ne m'épouvante, pas une pierre qui neme stupéfie, pas un tronc d'arbre qui ne m'intimide, pas un rocher qui ne m'accable, pas une forêt qui ne me menace; car ils ont tous été les témoins d'un forfait infâme. Je tirai l'épée, et elle, sans se troubler ni s'effrayer, parce que quand l'honneur est attaqué jamais l'innocent n'est lâche : « Mon époux, me dit-elle, arrêtetoi. Je ne te demande pas de ne pasme mettre àmort, si tel est ton désir, car comment pourrais-je te refuser une vie qui t'appartient ? Je te demande seulement de me dire auparavant pourquoi je meurs. Laisse-moi t'embrasser. » Je lui répondis : « C'est dans tes entrailles, vipère, que tu portes la cause de ta mort. J'ai une preuve suffisante dans le fruit infâme que tu attends. Mais tu ne le verras pas ; auparavant je te donnerai la mort, et serai ton bourreau et celui d'un petit ange. » — « Si malheureusement, me dit-elle alors, tu en es arrivé, mon époux, à me croire coupable, il est juste que tu me tues. Mais cette Croix que j'embrasse, poursuivit-elle, en me montrant une Croix qui était devant nous, cette Croix, je la prends

à témoin que je ne t'ai jamais trompé, ni offensé. Qu'elle seule vienne à mon aide, c'est justice. » J'aurais du alors me jeter à ses pieds plein de repentir, car son innocence se lisait sur son visage. Celui qui. médite un crime, doit regarder d'abord ce qu'il va faire. Une fois qu'il s'est décidé, quand même il chercherait à revenir, afin de ne pas se donner tort, il faut qu'il exécute son dessein. Moi donc, non parce que je doutais de la sincérité de sa déclaration, mais pour que mon crime s'accomplit, furieux je levai le bras, frappant à tort et à travers. Je devais avoir donné mille blessures ; mais mes coups ne frappèrent que l'air. Elle demeura comme morte au pied de la Croix ; je voulus fuir, je me rendis à ma maison. Là, je la trouvai plus belle que l'aube, quand dans ses bras elle nous présente le soleil son enfant ; elle tenait entre ses bras Julie, chef-d'œuvre de beauté et de grâce. Quel bonheur peut être comparé au mien? Elle avait mis son enfant au monde ce soir même, au pied de la Croix ; et comme signe divin, par lequel Dieu attestait ce grand miracle, la petite fille qu'elle avait enfantée, bienheureuse d'une telle marque, portait sur la poitrine une croix, couleur de feu et de sang. Mais ce bonheur était troublé, parce qu'un autre nouveau-né était resté dans la forêt. Car au milieu de ses cruelles douleurs, elle sentit qu'elle était accouchée de deux enfants ; et moi alors....

OCTAVE

Je vois une troupe de brigands qui traverse la vallée, et avant que la nuit ne tombe, il sera bon, seigneur, que vous descendiez de la montagne pour

les rencontrer, de peur de l'obscurité, car ils connaissent la forêt, et nous non.

CURCIO.

Eh bien ! que mes gens aillent tous ensemble en avant. Il n'y a pas de vrai bonheur pour moi, tant que je ne serai pas arrivé à me venger. (Ils s'en vont.')

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