‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 3 sur 165 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LISARD, EUSÈBE.

LISARD.

N'allons pas plus loin. Cet endroit, bien caché, et écarté de la route, est bon pour mon dessein. Tirez l'épée, Eusèbe ; car c'est ainsi qu'avec des hommes comme vous je dégaine pour me battre.

EUSÈBE

Quoique j'aie des raisons suffisantes pour me rendre sur le terrain, je voudrais savoir ce qui vous pousse. Dites-moi, Lisard, quel sujet de plainte je vous ai donné.

LISARD,

Il y en a tant, que la voix me manque pour les dire, la raison pour les peser, la patience pour les souffrir. Je voudrais, Eusèbe, les taire, et même les oublier, parce que les répéter, c'est renouveler l'offense. Connaissez-vous ces papiers ?

EUSÈBE

•Jetez-les à terre, et je les ramasserai.

LISARD.

Prenez. Pourquoi celte hésitation ? pourquoi ce trouble ?

EUSÈBE

Malheur, mille fois malheur à l'homme qui confie ses secrets au papier ! Cest une pierre lancée, on sait qui la lance, on ne sait pas à qui elle arrive.

LISARD.

Les avez-vous déjà reconnus ?

EUSÈBE

Ils sont tous de mon écriture ; je ne puis le nier.

LISARD.

Eh bien! moi, je suis Lisard,de Sienne, fils de Lisard Curcio.Le grand train, bien excusable, que mena mon père, ne tarda pas à engloutir la fortune que les siens lui avaient laissée. On ne sait pas quelle faute on commet, en ruinant ses enfants par des dépenses excessives. Mais la pauvreté, quoiqu'elle soit un déshonneur pour la noblesse, ne dispense pas d'obligations impérieuses ceux qui naissent avec elles.

Julie donc (le ciel sait combien il m'en coûte de la nommer) ou ne sut pas y être fidèle, ou ne parvint pas à les connaître. Enfin, Julie est ma sœur, p!ût à Dieu qu'elle ne le fût pas ! Et remarquez que les femmes ne s'attirent que par leurs avantages les billets doux, les paroles flatteuses, les cadeaux illicites et même les rendez-vous infâmes. Je ne vous fais pas un crime de tout cela ; j'avoue que j'en ferais autant, si une dame me permettait de lui faire la cour. Mais je vous fais un crime d'être mon ami, et, à cause de ce titre, vous partagez la faute qu'elle a commise, et même vous êtes plus coupahle. Si ma sœur vous plaisait pour en faire votre femme ; ce qui n'était pas possible, et je ne crois pas que vous ayez osé la voir pour un autre but, ni même pour celui-ci, puisque, Dieu vivant, j'aimerais mieux la voir morte dans mes bras que mariée avec vous ; enfin, si vous l'aviez choisie pour en faire votre femme, il était juste de manifester votre désir à mon père, plutôt qu'à elle. C'était le procédé convenable ; et alors mon père aurait vu s'il était bon de vous l'accorder. Je pense qu'il ne l'aurait pas fait : parce qu'un gentilhomme pauvre, qui, dans une pareille circonstance, ne peut unir ensemble la naissance et la fortune, afin de ne pas ternir l'éclat de son sang dans une fille célibataire, lui donne pour asile un couvent ; car la pauvreté est un crime. Ce refuge attend Julie ma sœur avec tant de hâte, que demain elle doit être religieuse, de bonne volonté, ou de force. Mais comme il ne convient pas qu'une religieuse conserve les gages d'un amour insensé, et d'un caprice ridicule, je les remets entre vos mains, avec la résolution obstinée non seu-

lement de les détruire, mais même d'en supprimer l'auteur. Tirez l'épée et que l'un de nous deux meure ici ; vous, pour que vous cessiez de lui faire la cour, ou moi, pour que je n'en soie pas le témoin.

Retenez votre épée, Lisard, et puisque j'ai eu assez de sang-froid pour écouter vos paroles méprisantes, écoutez ma réponse. Et quoique le récit de mes aventures soit long, et qu'il semble que, étant nous deux seuls, c'est avoir trop de patience puisqu'il faut se battre et qu'il faut que l'un des deux meure, si le ciel permet que je sois cet infortuné, écoutez des prodiges admirables, des merveilles étonnantes. Il ne serait pas bon que par ma mort ils fussent ensevelis dans un éternel silence.

Je ne sais qui fut mon père, mais je sais que mon premier berceau fut le pied d'une croix et mon premier lit une pierre. Ma naissance fut étonnante, ainsi que le racontent les bergers qui me trouvèrent sur le penchant de ces montagnes. Ils disent que durant trois ¡ours ils entendirent mes vagissements, mais qu'ils ne se hasardèrent pas dans la solitude où je me trouvais par la crainte des bêtes féroces. Aucune cependant ne me toucha ; qui peut douter que c'était grâce à la croix, qui me gardait sous sa protection ? Je fus trouvé par un berger, qui était venu par hasard dans ce lieu sauvage pour y chercher une brebis égarée. Il me porta à la ferme d'Eusèbe, qui s'y trouvait alors heureusement et lui raconta ma naissance extraordinaire. La bonté du ciel inspira la sienne ; il me fit transporter à sa maison, où il me

fit élever comme son fils. Je suis Eusèbe de la Croix, du nom de mon bienfaiteur et de celle qui fut ma première sauvegarde et ma première gardienne. Je portai les armes par goût, et je m'occupai des lettres comme passe-temps. Eusèbe vint à mourir, en me laissant héritier de sa fortune. Si mes commencements furent merveilleux, ma vie ne le fut pas moins, sous une étoile, qui me menace en ennemie et me protège avec bonté. J'étais encore petit enfant dans les bras de ma nourrice, quand ma sauvage nature, barbare au dernier degré, se révéla par sa cruauté. Car, seulement avec les gencives, animé d'une force diabolique, je déchirai le sein qui me nourrissait de son lait. Ma nourrice, affolée par la douleur et aveuglée par la colère, me jeta dans un puits, sans que personne sût où j'étais. On m'entendit rire, et l'on descendit dans le puits. On raconte que j'étais sur l'eau et qu'avec mes petites mains je formais une croix placée sur mes lèvres. Un jour que le feu prit à la maison, que la cruelle flamme empêchait de sauver ma vie, et que la porte fermée empêchait de sortir, je me trouvai libre au milieu des flammes, sans qu'elles m'eussent fait le moindre, mal. Je remarquai depuis, en m'étonnant de trouver tant de clémenee dans le feu, que c'était le jour de la- Sainte-Croix. Je comptais à peine quinze ans, quand je fus à Rome par mer; et dans une horrible tempête, le vaisseau qui me portait, désemparé, donna sur un rocher caché, et s'ouvrit brisé en morceaux. Saisissant une pièce de bois, j'abordai heureusement à terre, et il se trouva que cette pièce de bois avait la forme d'une Croix. Je cheminais dans cette

chaîne de montagnes en compagnie d'un autre homme, et dans le sentier qui coupait deux routes, une Croix était plantée ; pendant que je m'étais arrêté pour y faire une prière, mon compagnon continua sa route, et lorsque je le rejoignis en me hâtant, je le trouvai tué par les mains sanglantes des brigands. Un jour, me battant dans une rixe, je tombai frappé d'un coup d'épée, sans que j'eusse pu me défendre. Quand tout le monde pensait trouver ma blessure sans remède, on ne vit que la marque de la pointe du fer sur une Croix que je portais au col,, et qui avait reçu le coup en me sauvant. A la chasse une autre fois, dans ces forêts sauvages, je vis le ciel se couvrir de nuages épais ; bientôt il déclara au monde avec ses tonnerres une guerre épouvantable, il lançait ses traits en eau, et déchargeait sa mitraille en grêle. Tous cherchèrent sous le feuillage un abri contre l'orage, les plus humbles broussailles devinrent des tentes de campagne. La foudre, comme une sombre comète poussée par le vent, réduisit en cendres mes deux plus proches voisins. Aveuglé, dans mon trouble et mon saisissement, je me retourne pour voir ce qui s'était passé, et je retrouve à mes côtés une Croix. C'était, je pense, la même que celle qui protégea ma naissance, et dont je porte l'image empreinte sur la poitrine. Car le ciel ne m'a marqué de ce signe que pour faire connaître publiquement l'effet d'une cause secrète, Mais quoique j'ignore qui je suis, j'ai assez de courage, je sens une inclination assez puissante, et mon cœur m'excite assez pour me donner la hardiesse de mériter Julie. Pour moi, la noblesse qui vient d'héritage ne vaut pas mieux que

celle qu'on acquiert. Voilà ce que je suis, et quoique je connaisse la raison de votre colère, et que je puisse vous donner une satisfaction suffisante, la passion me ferme les yeux quand je vous entends parler de cette manière ; je ne veux plus vous faire d'excuses, ni accueillir votre plainte. Puisque vous voulez empêcher que je sois son mari, quand bien même sa maison la protégerait, quand bien même un couvent l'enfermerait, elle n'est pas en sûreté contre moi.... Ainsi veut mon amour au désespoir et ma patience rebutée, châtier vos dédains et laver mon affront.

LISARD.

Quand le fer doit parler, Eusèbe, que la langue se taise ! (Ils tirent les épées et se battent ; Lisard tombe ; il cherche à se relever et tombe de nouveau.) Je suis blessé !

EUSËBE.

Mais pas mort !

LISARD.

Non ; j'ai encore assez de force dans le bras pour... Je suis perdu ! la terre manque sous mes pieds !

EUSÈBE

Que ta voix s'éteigne avec ta vie !

Ne me laisse pas mourir sans confession.

EUSÈBE

Meurs, infâme !

LISARD.

Ne m'achève pas, par cette Croix sur laquelle le Christ mourut.

EUSÈBE

Que cette parole te sauve de la mort ! Relève-toi, car quand tu pries au nom de la Croix, ma colère s'évanouit, et mon bras perd sa force ; relève-toi.

LISARD.

Je ne le puis ; déjà baigné de mon sang, je fais peu de cas de la vie, et je pense que mon âme attend pour sortir de mon corps, parce qu'elle ne sait entre tant de portes laquelle choisir.

EUSÈBE

Allons ! appuie-toi sur bon bras, et ranime-toi. Près d'ici est un petit ermitage de moines pénitents, où tu pourras te confesser, si tu arrives vivant jusqu'à la porte.

LISARD.

Eh bien ! je te donne ma parole, pour la compassion que tu témoignes, que, si je mérite d'aller en la présence de Dieu, je demanderai que toi aussi tu ne meures pas sans te confesser. (Il l'emporte dans ses bras.)

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