‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 48 sur 165 · MARC · texte numérisé non relu

MARC

Alors arrête-toi. — Messieurs, dès maintenant vous devez vous en retourner, vous ne devez pas aller plus loin. Car si vous cherchez à savoir qui je suis, vous réussirez à m' empêcher de revenir une autre fois à l'endroit où vous êtes. Et si cela ne suffit pas, retirez-vous, parce que je vous supplie de vous retirer.

100 MAISON A DKUX PORTES.

LISARD.

Difficilement, Madame, le soleil obtiendrait que la fleur du tournesol ne suivit pas son disque éclatant, difficilement l'étoile polaire, lumière fixe et brillante, voudrait que l'aimant ne se tournât pas vers elle ; difficilement l'aimant chercherait à repousser l'acier qui le poursuit; si votre beauté est le soleil, mon bonheur est le tournesol ; si votre résistance est l'étoile polaire, mon chagrin est l'aimant; enfin si votre rigueur est l'aimant, mon ardeur constante est l'acier. Comment donc puis-je me décider à rester tranquille, quand je vois s'éloigner mon soleil, mon étoile polaire et mon aimant, moi qui suis la fleur, l'aimant et l'acier ?

MARCELLE

A cette fleur si belle, le jour met une fin, comme une étoile peut aussi le faire à l'aimant. Et puisque l'un et l'autre peuvent disparaître, n'accusez pas mon absence. Dites à votre opiniâtreté, aimant, acier ou tournesol, qu'il fait nuit pour le soleil, qu'il fait jour pour l'étoile, et restez ici ; car, si vous pénétrez mon secret, si vous parvenez à savoir qui je suis, jamais je ne reviendrai vous voir en cet endroit, qui a été le théâtre de notre douleur. Et puisque mon insomnie m'amène à vous voir ici, croyez-moi, il importe qu'il en soit ainsi.

LISARD.

J'en appelle de votre réserve, Madame, à mon ardeur ; et supposé qu'il fût poli de ne pas vous suivre, ce serait en même temps insensé. Bêtise ou impolitesse, considérez quel est le plus vilain défaut.

PREMIÈRE JOURNÉE. IOI

Vous comprendrez qu'on ne se corrige pas de la bêtise. Ainsi, Madame, pour ne pas être bête, je dois être impoli. Il y a six jours, compris celui-ci, que l'amour aveugle vous envoya sur ce chemin, pour dérober mon cœur ; il y en a autant que je vous trouve à cette heure, au lever du jour, soleil cachant ses rayons, nymphe voilée pour ses champs, divinité inconnue à son beau printemps. Vous m'avez adressé la parole avant que je ne le fisse. Non, je ne l'aurais pas osé, moi étranger et de passage. Avec votre langage enchanteur, vous avez été dès lors un aspic, et non une divinité. Car, c'est l'aspic, et non la divinité, qui donne la mort au milieu des fleurs. Vous m'avez dit de revenir le jour suivant à cette promenade, et mon empressement trop ponctuel m'y a attiré comme vers ma sphère. Je n'ai pas réussi la première fois, parce que mes ardentes prières ne suffirent pas à obtenir que la foi (qui adore ce qu'elle ne voit pas) enlevât ce voile qui vous couvre. Mais voyant que l'aventure se renouvelle toujours, et que la faveur ne vient pas, je veux devoir à moi-même ce que je ne puis devoir à votre beauté, et j'ai l'audace de vous suivre ; il faut qu'aujourd'hui je puisse vous voir ou voir qui vous êtes.

MARCELLE

Aujourd'hui, c'est impossible ; laissez-moi donc pour aujourd'hui. Je vous donne ma parole que bientôt vous pourrez connaître ma demeure, et m'y venir voir.

callebasse, à Sylvie .

Et celle-ci, suivante de cette dame (la vérité est t. i. 6

que je ne veux pas condamner mon âme à l'enfer), a-t-elle des raisons qui l'obligent à se cacher ?

SYLVIE

Si tu me suis, sois assuré que...

CALLEBASSE

Quoi?

SYLVIE

Que tu me poursuis, parce que qui me suit, me poursuit.

CALLEBASSE

Je connais ce qui en est, vive Dieu !

SYLVIE

Pourquoi ne le dis-tu pas ?

CALLEBASSE

Vous devez avoir toutes deux des figures très laides.

SYLVIE

Plus belles que les vôtres.

CALLEBASSE

C'est trop fort, car je suis un Cupidon.

SYLVIE

A nous deux, nous sommes Cupidon.

CALLEBASSE

Comment ?

SYLVIE

Tu es la première syllabe de ce mot, et moi les deux dernières.

CALLEBASSE

Le partage ne m'est pas avantageux.

MARCELLE

Enfin, je vous réitère cette assurance.

LISARD.

Mais quel gage donnez-vous à mon espérance des deux promesses que je dois obtenir ?

MARCELLE

Me laisser voir. {Elle se découvre.) LISARD.

User d'une pareille perfidie pour enchaîner ma hardiesse, c'est une trahison ! Car comment vous laisser quand je vous ai vue, moi qui vous suivais sans vous avoir vue ?

MARCELLE

Fiez-vous à moi. Bientôt vous connaîtrez ma demeure, et vous verrez combien je cherche à vous servir. Je vous en donne encore une fois l'assurance.

LISARD.

Maintenant, je suis de glace pour vous suivre.

MARCELLE

Et moi, sans aucune défiance ; je vous en suis bien reconnaissante. Je m'en vais par cette rue.

LISARD.

Que Dieu vous conduise !

MARCELLE

Que le ciel vous garde !

(Biles s1 en vont.)

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