‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 7 sur 165 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les précédents, CURCIO.

CURCIO.

Ma fille, si pour l'heureux état que tu dois désirer et qui t'est désormais assuré, tu ne donnes pas, en recevant mes félicitations, ton âme et ta vie comme remerciement, tu n'es pas reconnaissante du soin que j'ai pris de ton bonheur. Tout est arrangé, tout est si bien préparé, qu'il ne te reste plus qu'à te faire la mieux parée, la plus belle que tu pourras, pour devenir l'épouse du Christ. Vois, quel heureux sort ! Aujourd'hui tu l'emportes sur toutes tes compagnes, qui vont te porter envie, quand elles te verront célébrer ces noces divines. Que dis-tu ?

Julie (à parí).

Que puis-je faire ?

eusèbe (à parí).

Je me donne la mort, ici même, si elle dit oui.

PREMIÈRE JOURNÉE. $'l

Julie (à part).

Je ne sais comment répondre. — (hauf) Seigneur, l'autorité de père qui est souveraine, donne le pouvoir sur la vie, mais non sur la liberté. En effet, ne convenait-il pas que je connusse d'abord votre dessein, et que vous, seigneur, vous connussiez aussi mon inclination ?

CURCIO.

Non; ma seule volonté, juste ou injuste, est l'inclination que tu dois avoir.

JULIE

Un enfant n'a-t-il pas la liberté de choisir un état, sans qu'un destin impie l'impose à son libre arbitre ? Laissez-moi penser à cela et y réfléchir mûrement. Ne vous étonnez pas de voir que je vous demande du temps. Un état pour toute la vie ne se choisit pas en un instant.

CURCIO.

Il suffit que j'y aie réfléchi et que j'aie dit oui pour toi.

JULIE

Eh bien ! si vous vivez pour moi, prenez aussi un état pour "moi.

CURCIO.

Silence, infâme! silence, folle ! Je ferai de ces cheveux une corde pour t'étrangler, ou bien j'arracherai de ta bouche la langue hardie, que je me reproche d'écouter.

Je défends ma liberté, seigneur, mais non ma vie ; elle achève son triste cours, et mettra bientôt fin à votre courroux. Je ferais mal de vous refuser une vie que vous m'avez donnée ; c'est ma liberté, que le ciel m'a donnée, que je vous refuse.

CURCIO.

Vraiment, j'en arrive à croire ce que j'ai soupçonné intérieurement, que ta mère ne fut pas vertueuse, et qu'elle fit une tache à mon honneur. Car, aujourd'hui, ton obstination offense l'honneur de ton père, que le soleil n'égale pas en splendeur, en beauté, en éclat du sang et en noblesse.

JULIE

Je n'ai pas compris ce reproche ; aussi je n'ai pu y répondre.

CURCIO.

Arminde, sors d'ici (Arminàe sort). Cette peine cruelle que j'ai gardée secrètement pendant tant d'années, mon chagrin aveugle et passionné oblige ma langue à te la révéler, comme mes yeux te l'ont fait connaître. La Seigneurie de Sienne, pour honorer ma noblesse, m'envoya pour faire en son nom obédience au pape Urbain III. Ta mère*, qui vivait en réputation de sainteté, était à Sienne l'exemple des matrones romaines et des nôtres (je ne sais comment ma langue l'accuse, mais, infortuné, la présomption peut tellement nous égarer). Elle resta à Sienne, et je fus à Rome huit mois pour l'ambassade, parce qu'alors il fallait négocier un traité, pour que la Seigneu-

rie de cette ville fût dépendante du pape. Que Dieu fasse ce qui convient le mieux à cet état ; ici il importe peu, ou pas du tout. Je revins à Sienne, et je trouvai en y arrivant... (ici ma respiration s'arrête, ma langue devient muette, le cœur me manque) je trouvai (ah ! crainte injuste !) ta mère si avancée dans sa grossesse, qu'elle arrivait aux neuf mois. Elle m'avait déjà préparé par ses lettres mensongères à ce malheur, en me disant, que, lorsque je partis, elle avait quelques soupçons. Mais moi, je vis si clairement mon déshonneur, qu'en réfléchissant sur ma mésaventure, je m'imaginai être trompé. Je ne dis pas que ce fût la vérité ; mais quand on a le sang d'un gentilhomme, on ne doit pas attendre pour croire, il suffit de supposer. Qu'importe qu'un noble soit malheureux (ô loi cruelle de l'honneur, ô coutume barbare qui régit le monde !), si l'ignorance l'excuse ! Les lois mentent, oui, elles mentent ; parce que les mystères ne s'accomplissent pas, sans que quelqu'un ne leur donne une cause. Quelle loi rend coupable un innocent ? Quelle opinion blesse un homme libre ? C'est un autre mensonge ; ce n'est pas là un déshonneur, mais une disgrâce. Est-il bon que, dans les lois de l'honneur, il y ait également infamie pour Mercure qui le vole, et pour Argus qui le garde ! Que réserve le monde, s'il couvre de déshonneur l'innocent, que réserve-t-il à celui qui connaît le déshonneur et qui le tait ? Pour moi, absorbé dans toutes ces réflexions, préoccupé de toutes ces contradictions, je ne vis pas le festin préparé sur ma table, je ne pris pas de repos dans mon lit. Je fus si dur envers moi-même, que mon cœur me traitait en

étranger, et mon âme en tyran. Quoique parfois je réfléchissais en faveur de ma femme et queje trouvasse vraisemblable de la disculper, je fus tellement dominé par la crainte d'être outragé, que, tout en la connaissant chaste, je tirai vengeance, non de sa faute, mais de mes soupçons. Afin de rendre ma vengeance secrète, je feignis une partie de chasse ; un jaloux n'aime que la dissimulation ; j'allai dans la foret, et pendant que tous mes compagnons étaient occupés à leur agréable amusement, avec des paroles amoureuses (que l'on s'en sert bien quand on ment ! et comme on les croit facilement quand on aime !), je conduisis Rosmire ta mère par un sentier écarté de la route. Éloignée par moi, elle arriva à un endroit secret de cette forêt, dont le soleil ne perça jamais l'entrée, parce qu'elle est défendue par des arbres, des feuillages et des branches mêlés dans un entrelacement champêtre, pour ne pas dire amoureux. Là donc, dans un asile où peut-être aucun mortel n'imprima ses pas, nous deux seuls....

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