SCÈNE VII
JULES, CLÉMANÇOT, MONTIVON.
CLÉMANÇOT, à Montivon.
Oh î nous lui ferons entendre raison. (MontiTOtt remonte
la «cène et s'occupe à épousseter ses vêtements, pendant le dialogue entre
ciémançot et Jules.) (A. Jules.) Ah ça I pourriez-vous me dire, mon cher ami, ce que vous alliez faire à la ville?
JULBS,
Monsieur^ j'y allais pour... (Ademi-yoU.) Je vous dirai plus tard mon motif, et je pense que vous m'approuverez... (Haut.) Sans Taccident arrivé à Monsieur, je ne serais point ici...
MONTIYON, se rapprochant de Ciémançot.
C'est vrai ! c'est moi qui ai prié Monsieur de me donner le bras pour m' aider à arriver jusque chez vous.
CLÉMANÇOT.
Mais, c'est fort heureux!,., c'est lui qui doit vous servir de garçon d'honneur.
HONTIVON, regardant Jules.
C'est Monsieur?...
JULES, avec hésitation.
Monsieur 1...
MONTIVON.
Je vous avoue, mon cher Ciémançot, que si j'étais arrivé ici sans accident, j'aurais été bien attrapé. Tout le long du chemin, je me disais à moi-même : C'est drôle, il ne m'arrive rien... Lorsqu'enfin j'ai rencontré Monsieur, j'ai dit : voilà mon affaire !
CLÉXAirçaT.
Vous êtes donc toujours fataUste?
MONTIVON.
Je voudrais bien savoir comment je ne le serais pas, quand je vois que le diable fait élection de do* micile à ma porte, et impossible de lui donner congé? Je crois qu'il a un bail. Je vais vous en faire
juge, jeune homme, (ici MontlTon passe entn GtéiMiiçot et
Jules.) Et vous allez me dire si je ne suis pas Thomme le plus malheureux de France... et de Navarre. Du moment que j'entreprends n'importe quoi, crac!
(Jules et Clémançot le regardent arec étonneroeat) ça manque.
JULES
Ce ne peut être qu'une prévention.
MONTIVOK, bas à Jules.
J'ai demandé l'emploi de percepteur des contributions : j'aurai la place. Mais n'en dites rien au père Clémançot, c'est une surprise que je lui ménage. (Haut.) Oh ! mais il y a longtemps que je lutte contre la destinée... Cela remonte à plus de quatre ans. Vous allez voiri.. En 1827, peu de temps après la mort de mon épouse... (mais ne parlons pas de ça, il n'est question ici que de mes guignons), en 1827, je sollicitais une place dans les Ponts et Chaussées. Après six mois de démarches, qu'est-ce que j'apprends?... j'apprends qu'un jeune homme, qui avait fait une demande la veille, a obtenu l'emploi.
OLÉUANÇOT.
Ahl c'est terrible !
MONTIVON, aveo un sourire amer.
C'était un nommé Fombert.
140 HELB ET MALHEUR.
JULES, étonné et à part.
Ah ! la rencontre, est bizarre.
MONTIVON.
Assez joli garçon, (d'un tir de doute) dit-on; et qui se trouvait appuyé par la femme d'un chef de division.
OLÉKANÇOT.
Ça se voit tous les jours; c'est inique.
MONTIVON.
Inique! Vous avez... (a. juies.) Monsieur a parfaitement appliqué le mot. Mais ce n'est rien que ça. Repoussé avec perte aux Ponts et Chaussées, six mois après, je braque la lorgnette de mon ambition sur les Finances; ce n'est pas que j'aie absolument besoin d'en emploi; mais enfin, expéditionnaire aux Finances, c'est une position sociale, n'est-ce pas? on fait partie de l'État; on mange du budget; c'est une profession. Je me mets donc sur les rangs... Nous étions au moins quatre-vingts. Devinez qui est-ce qui attrape la place? (a. juies.) Devinez, jeune homme!... Allez! cherchez! Youspouvec chercher aussi, monsieur Clémançot... Je vous le donne en sept.
Il remonte la scène tranquillement comme pour attendre le résultat de leurs réflexions.
JULES, avec embarras.
Si c'est le plus digne, c'estvous... sans doute...
MONTIVON.
Du tout !
ÇLÉMANÇOT.
Alors... un autre?...
MONTIVON.
Du tout... C'était encore ce Fombert, ce même scélérat de Fombert qui avait quitté les Ponts et Chaussées, et qui s'était insinué aux Finances, je n% sais par où...; un lézard administratif.
CLÉMANÇOT.
Ah ! voilà qui est bien étonnant !
JULES
C'est de la fatalité.
MONTIVON, Tivement.
Pure. Vous avez trouvé le mot. (a aémançot.) Il a trouvé le mot aussi. Vous avouerez que ceci passe toute expression... J'écumais... Alors, transporté de fureur, d'indignation...
CLÉMANÇOT.
Il y avait de quoi.
MONTIVON.
Je prends un cabriolet.
CLÉMANÇOT.
Très-bien.
MONTIVON.
Je vole aux Finances.
CLÉMANÇOT.
Ça s'est vu...
MONTIVON, qui ne comprend pai d'abord l'intention de Clémançot, reste un moment interdit, puis il dit d*un air d'approbation :
Ah! oui ... Je demande à voir en face mon obstacle, mon rival, cet homme qui pèse sur toute ma vie comme un cauchemar perpétuel... Il y avait quinze jours qu'il n'était venu au bureau, et il était remplacé... Oh! alors, je dis: Un instant I s'il est sans place, gare à moil il faut que je lui en trouve
i42 HEUR ET MALHEUR.
une, à ce gaillard-là... Je cours, je questionne, je m'informe ; enfin, après mille recherches, j'apprends que mon luron a fait des lettres de change... mais qu'il en a fait! qu'il en a fait !... plus que notre Saint- Père le Pape ne pourrait en bénir en quarante-huit heures de travail. Un de mes voisins en avait quinze, de deux cents francs chacune. Je vais chez le voisin; je lui achète sa créance, (a ciémançot.) Pour le coup, je
me dis : Je tiens mon homme I (se retoamant gaiment yren Jules et lui saisissant le bras.) Jc ticUS mOU hommC I Une foiS
à Sainte-Pélagie, c'est bien le diable sije le trouve encore pour me barrer le chemin.
JULEB, à part.
En effet, ce nom me revient maintenant. Que le eîel te confonde !
Après huit jours de recherches, on l'arrête...
CLÉMANÇOT.
Ah ! vous le tenez à la fin !
MONTIVON.
Minute. Ici, dénoûment tragique; on pleure (pas moi, par exemple), mon huissier et les gardes du commerce,..
CLÉMANÇOT.
Pleuraient?..,
MONTIVOir.
Allons donc I H y a des professions qui ne pleurent jamais. Mon huissier, dis-je, et les gardes du commerce le conduisaient à la maison... en question; voilà qu'en traversant le pont d'Austerlitz , mon luron fait un écart, et puis, plof !
HEUR ET MALHEUR. i43
GLÉHAirÇOT, d'un air effrayé.
Ah mon Dieu !
JULES, de même.
Il se jette à la rivière?
MONTIVON. *
Comme une poule d'eau, mon ami... Vous jugez de rembarras de mes trois officiers ministériels qui ne savent pas nager, et qui restent là.., le bec-., sur le pont, avec leur dossier sous le bras. Enfin, on a vu ce malheureux passer sous des bateaux de vin, des bateaux de charbon, des bateaux de fagots, enfin tous les bateaux* imaginables... bref, il a disparu... noyé... à perpétuité... comme un joli garçon, sans que j'aie jamais eu le plaisir de le voir.
CliBMANÇOT.
ciel ! quel événement ! c'est affreux.
JULES
Ma foi ! c'est bien fait, c*est tf ès-bien fait.
MONTIVON.
Incident horriblement ridicule, et qui me coûte mille écus, sans les frais.
JULES
Au moins vous êtes débarrassé d'un adversaire diablement incommode, convenez-en... Il est vrai que vous lui avez fait payer assez cher le triste avantage que le hasard lui a donné»
MONnyOK, àittlii.
Eh bieni j'aime beaucoup. «. (le retoarMirt Thement ren
aémuiçot) j'aime beaucoup le raisonnement de Monsieur. (A Juki.). Il s'est nové, c'est vrai; mais il s'est noyé à mes frais ; il n'a pas déboursé un sou. (ViT«-
ttMt, à pftrt, d'ttBàir taUtfait.) MaiS dam !
144 HËUR ET MALHEUR.
Mais peut-être ne perdrez-vous rien ; car, enfin, sa famille...
MONTIVON.
Sa famille? Le ciel me garde d'aller au-devant des Fombert... s'il en existe.
CLÉMAlSrÇOT.
Allons, allons, vous avez été malheureux : maintenant il n'y faut plus penser... Oublions le passé... — et rhéritage?..,
MONTIVON, d'un air confidentiel.
Oh ! cela va très-bien. Si le diable ne s'en mêle pas, j'aurai une réponse aujourd'hui; j'ai donné ordre qu'on m'envoyât la lettre ici par un exprès... (A Jules.) Je vous demande pardon ; c'est lui qui me parle. (Aciémançot.) C'cst une fameuse affaire; nous ne sommes que dix-sept héritiers, et je représente un tiers de tête; j'ai déjà dépensé douze cents francs pour justifier de mes droits. Mais, mon cher Clémançot, je ne vous cache pas que je suis moulu, et qu'après la scène de pantomime que j'ai jouée sur la route, j'aurais diablement besoin de me refaire un peu.
CLÉMAlSrÇOT.
Je vais faire hâter le déjeuner; il cuit, mon ami, il cuit. Je vous laisse avec Durand, votre garçon d'honneur, le fils d'un de mes bons amis. Faites votre paix ensemble en attendant. •
MONTIYON, bas à Clémançot et en le reconduisant.
Eh mon Dieu! ce pauvre Dunand! ce n'est pas sa faute s'il m'a assassiné. J'aurais été à cent lieues de
lui qu'il m'aurait écrasé tout de même ; c'est le sort ; je commence à m'y faire.
CLÉMANÇOT, corUnt par la droite.
Ah ! diable de fataliste que vous êtes !
JULES, à part tandis que Montivon redescend la scène.
Voilà une arrivée qui complique singulièrement ma situation.