SCÈNE IV
Les mêmes, PLUCHARD. // a la tenue d'un homme du monde, habit et pantalon noirs, gilet blanc, chaussure vernie.
JEANNIE, hors de vue.
Quand je vous dis que vous pouvez entrer.
Keroevel remonte et passe à droite.
MADAME DE KERKABIOU.
Qui donc est là?
PLUCHARD, gaiement, et passant la léle à la porte du fond ; il a les bras eroisés et il élève à la hauteur de sa tète deux gros bouquets «qu'il tient à la main«
Voyez!
JOCELYNE, riant.
Monsieur Pluchard déguisé en corbeille.
PLUCHARD, entrant.
Mesdames, voulez-vous me permettre de mettre ces fleurs à vos pieds?
JOCELYNE.
Ah ! maman, les jolis bouquets.
PLUCHARD, à Kernevel.
Pardon, Monsieur, si je ne vous en ofiVc pas.
MADAME DE EERKABIOU.
J'accepte, quoique je ne sois pas dupe de cette galanterie.
PLUCHABD.
Comment?
MADAME DE KERKABIOU.
AïK delà Somnambule.
Biais cette ruse est tout à fait gentille, C*e8t délicat autant quMngénieux; N*08ant offrir un bouquet à ma fille, Homme discret, tous en apportez deux !
Vous avex donc lu dans son âme ?
JOCELYNE, TÎTement.
C'est vrai, j*adore les bouquets.
PLUCHARD.
11 se pourrait?. ..J'ai donc le droit. Madame, D'être Jaloux du présent que je lais ! {ter)
Il offre galamment un bouquet à madame de Kerkabiouetrantreà Jocelyne, qui Ta porter son bouquet sur le gnéridon et vient se placer près de sa mère.
KEBNEYEL, k part, en examinant Pluchard.
Un madrigal ! (Haut, à piuchard.) Pardon, Monsieur, n'alliez-vous pas, Thiver passé, aux soirées de madame des Guérets, rue du Bac, à Paris.
PLUCHARD.
Non, Monsieur, car il y a bien des années quej'ai quitté Paris...
KERNBVEL.
C'est singulier... j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, et j'aurais gagé... alors c'est ailleurs.
PLUCHARD.
Ça, c'est possible ; j'y suis allé souvent.
MADAME DE KEBKABIOU.
Savez-vous, monsieur Pluchard, que j'ai reçu aujourd'hui une lettre de votre oncle?
PLUCHARD.
Il me récrit, Madame, et j'ose à peine vous questionner.
MADAME DE KEBKABIOU.
Plus tard, nous causerons... Pour le moment, j'ai à vous gronder.
KEBNEYEL, faisant un moutement pour se retirer.
Je crains, Madame, que ma présence...
MADAME DE KEBKABIOU.
Restez donc, monsieur Kernevel ; votre expérience me viendra en aide; j'ai mission de faire de la morale à monsieur Pluchard.
KEBNEYEL, à part.
Elle tombe bien !
PLUCHABD, inquiet.
A moi. Madame?
MADAME DE KEBKABIOU.
Oui, Monsieur; votre oncle rend justice à vos qualités, il m'en fait le plus grand éloge...
PLUCHABD, àTarT.
Pas à moi.
MADAME DE KEBKABIOU.
Mais il se plaint de vos défauts...
JOCELYKE, naïvement.
Quoi ! Monsieur, vous avez des défauts ? Oh ! c'est gentil, ça !
MADAME DE KEBKABIOU, sévèrement.
Jocelyne!...
310 UNE QLEUE ROUGE.
JOCELTKE.
Dame, maman, moi je déteste les gens qui n*ont que des qualités... écoutez donc, c'est humiliant.
PLUCHARD.
Oh! ne craignez rien de moi. Mademoiselle, je suis incapable d'humilier personne.
HADAKS DE KEBKABIOU, à Pluchard.
Revenons. — Votre oncle se plaint... en termes un peu vagues... de ce que vous n'avez pas su choisir une carrière digne de vous. — Il parait que vous aimez à ne faire que ce qui vous plait.
PLUOHABD.
Madame, je Tavoue; c'est un tort partagé par tant de gens, que, ma foi, moi, pour ne pas me singulariser...
Madame de Kerkabiou remonte et ta poser son bouquet sur le guéridon
à gauche.
JOCBLYNE, riant.
Ah ! ah ! ah ! c'est très-spirîtuel.
PLUCHARD, galamment.
S'il en est ainsi, Mademoiselle, c'est qu'auprès de vous l'esprit est contagieux.
MADAM E DE KERKA.BI0U, revenant entre Jocelyne et Pluehard.
Voyez, ma fille, ce que vous vous attirez par vos inconséquences.
JOOELTNE, gaiement.
Mais, maman, je ne me plains pas.'
EEBNEYEL, à part.
Où donc ai-je vu ce galantin? je le connais.
PLUCHARD, à madame de Kerkabiou.
Cependant, -Madame, par déférence pour mon oncle, j'ai essayé d'étudier la médecine.
MÀDAMB DE KSBKÂBIOU.
Essayé?
PLirCHÂBD.
Oui, Madame, pendant quelque temps je me suis mis à découper mon semblable avec toute Tactivité d'un neveu qui veut plaire à son oncle... mais quand j'ai vu qu'à Paris il y avait quatre médecins pour un malade...
KËBNSVSL.
Voilà qui serait difficile à prouver.
PLUCHABD.
Monsieur, promenez-vous dans les rues, certes vous rencontrerez beaucoup de médecins... mais des malades, c'est bien rare I
KSBNEYSL, m récrient.
Ohl...
JOGELYNE) riant.
Ah ! ah 1 ah I c'est vrai.
KEBKEVEL.
Mais, Monsieur, les malades sont dans leur lit, que diable !
PLUCHAED.
Monsieur, c'est là leur tort ! Et puis, franchement, Madame, la manière dont on étudie la médecine ne me plait pas.
MADAME DE EEREABIOU;
Mais le droit?
PLUCHARD.
Les procédés sont tout pareils. A Paris, les jetines gens s'amusent trop pour pouvoir y étudier. Moi, je n'aime pas à travailler quand je m'amuse ; c'est Un système bâtard qui gâte tout; pendant une pai^
312 ' UiNË QUEUE ROUGE.
tie de billard, on pense malgré soi à son professeur, c'est très*désagréable ; ou bien, au beau milieu d'une dissertation sérieuse, il vous passe par la tète un souvenir de la Chaumière... alors, va... te... promener!
MADAME DE KEBKABIOU.
Qu'est-ce que cette Chaumière?... un lieu de retraite?
KERNEVEL, viYem«iit.
Oui, Madame, oui.
JOCELYNE.
Un ermitage?
PLUCHAED
Non ; l'Ermitage, c'est autre chose ; mais on y fait souvent des pèlerinages, ainsi qu'à la Chartreuse.
MADAME DE KEBKABIOU.
Le dimanche?
KEBNEVEL.
Oui, Madame, oui.
PLUCHABD.
En semaine aussi.
MADAME DE KEBKABIOU.
Ce sont des lieux saints?
KEBNEYEL.
Oh! quant à cela, Madame...
PLUCHABD.
Le fait est qu'on s'y porte à merveille... (a part.) On peut leur dire ça, pas de danger qu'elles comprennent. (Haut.) Et une musique... ah ! Mesdames, quelle musique !
UNE QUËUË BOUGE. 313
MADAME DE KEBKABIOU.
Un concert spirituel !
KEBNEVEL.
Très-spirituel !
PLUCHABD.
Surtout quand vient l'heure du fameux Requiem,
JOCELYNB.
De Mozart?
PLUCHARD.
Non, de Musard, il est bien plus animé.
KEBNEVEL, à part.
Il va me compromettre I... (Haat.) Allons, vous . exagérez...
PLUCHARD.
Oh ! mais je n*ai pas tout dit... il y a le bal d'Enghien, le bal d'Asnières, le Prado, la Closerie des Lilas...
JOCELYNB.
Ohl le joli nom!
PLUCHABD.
Oui, Mademoiselle, le nom est très-joh ; c'est sous ses tutélaires ombrages qu'on danse des pas... réellement surnaturels.
Air : Dans un vieux château de tAndahutie.
C'est là que la fouP, très-peu langoureuse, Exécute au son d*un* musiqu* d*enrer, Le pas surprenant d' la Sole amoureuse, Ou de la Limande ayant T mal de mer !
Il balance le haut da corps.
La jamb* de la dam^ simur la orëcelle.
Il cherche à imiter ce moayeraent en letant la jambe et eD l'agitant le plus
possible.