SCÈNE V
PLUCHARD, KERNEVEL,
PLUCHARD, à lui-même.
Quelle félicité! je pourrais... ah! je ne sais... je n'ai jamais éprouvé chose pareille...
KERNEVEL, au fond, examinant Pluchard, à lui-même et tout à coup.
Ah! je me rappelle...
PLUCHARD, à lui-même.
Elle va venir!
KERNEVEL, gaiement, à part.
Je sais où je l'ai vu.
PLUCHARD, passant à droite.
Je ne me possède plus... je vais lui dire qu'elle est charmante... tant pis...
KERNEYEL, g'approchant.
Ah ! mon gaillard! je disais bien que je vous connaissais.
PLUCHARD, piqué de ce ton familier.
Votre gaillard, votre gaillard... jusqu'à présent je m'étais considéré comme n'étant le gaillard de personne.
KERNEYEL, vivement.
Je VOUS ai vu à Ploërmel, il y a quelques jours.
PLUCHARD, inquiet.
A Ploërmel?
KERNEYEL, gaiement.
Vous êtes acteur.
PLUCHARD, effrayé.
Chut!
KERNEYEL, gaiement.
Sous le nom de Saint- Amour...
Silence...
Il remonte et regarde de tous côtés avec inquiétude. KERNEYEL.
Vous jouiez le Désespoir de Jocrisse, Ah ! ah ! ah ! quand vous vous arrachez les cheveux et que vous cassez toute la vaisselle de M. Duval. . • vous m'avez fait rire comme un fou...
PLUCHARD, revenant près de KerneTel.
Vrai? Ah! Monsieur, vous me faites bien plaisir en
me disant cela! mais, je vous en prie, pas un mot ici... Madame de Kerkabiou a des idées de l'autre monde ; elle croit qu*un théâtre est Tantichambre de Tenfer, qu'un comédien a des griffes et qu'il ne met un chapeau que pour cacher ses cornes.
KERNEYEL, riant.
Ahl ah! ah! mais je comprends pourquoi vous n'avez pas accepté l'invitation de ces dames pour ce soir et pour demain.
PLUOHARD.
Parbleu ! je joue!
EEBNEYEL, riant toujours.
Mais comment diable vous êtes -vous fourvoyé dans cette maison? Vous pouvez me conter cela, à moi, qui viens d'achever mon droit... il y a entre les étudiants et les artistes des sympathies secrètes, une sorte de franc-maçonnerie.
PLUOHARD.
Eh ! Monsieur, c'est mon oncle qui m'a tendu ce traquenard!... Figurez-vous qu'il a employé tous les moyens pour m'empêcher d'entrer au théâtre et m' ouvrir ce qu'il appelle une carrière honorable... il n'a réussi qu'à me faire perdre plusieurs années.
KEBNEYEL, gaiement.
Et vous voilà comédien par esprit de contradiction.
PLUCHARD, s'animanl.
De contradiction, dites-vous?... Monsieur, êtesvous physicien?
EEBNEYEL.
Pas le moins du monde.
PLUCHABD.
Bien. Alors vous devez savoir que boire, manger, se vêtir, sont des choses généralement nécessaires à Texistence.
KEEKEYEL, souriaut.
En effet, je sais cela.
PLUCHABD.
Eh bien 1 Monsieur, on me dirait : il gèle à quinze degrés... (Réaumur), on va vous enfermer pendant un mois dans un cachot (un cachot, notez bien, pas de fenêtre!) vous y resterez sans pain, sans eau, n'ayant pour tout vêtement qu'une paire de jarretières... élastiques! ou vous renoncerez à jouer la comédie, je dirais : (ri prend une poie théâtrale.) Mettez-moi des jarretières... et partons!
Il remonte.
KEBNEYEL, riant.
Voilà une étonnante vocation !
PLUCHABD, redescendant.
N'est-ce pas? Aussi mon oncle, voyant l'inutilité de ses remontrances, a eu le bon esprit de ne plus m'en faire. Dernièrement, sachant que nous venions donner des représentations à Saint-Rrieuc, il m'adressa à madame de Kerkabiou, en m'engageant à lui taire ma profession.
KEBNEVEL.
Pour ne pas heurter les préjugés de ces dames... je conçois.
PLUCHABD.
Moi, bêtement, j'ai fait tout ce qu'il a voulu; je suis même venu ici quelques jours avant mes camarades, car je joue ce soir, dans cette ville, pour la
première fois... Et j*ai vu mademoiselle Jocelyne ! (s'aniroani.) Yoilà le traquenard que mon oncle a tendu sous mes pas !... Elle est adorable, Monsieur, etmoi, moi, qui étais sans défiance, je me suis acoquiné à venir ici... Je Taime, Monsieur, je Taime comme un idiot I Je suis tombé dans les pattes de cet ange ! Voilà où j'en suis! Et ce qui est affreux, c'est que mon oncle m'écrit qu'il a demandé pour moi la main de Jocelyne.
KBRNEVEL, giupéfaU.
Bah!
PLUCHARB, plus animé.
Et pour comble d'horreur, je crois la mère disposée à combler tous mes vœux. (Avec effroi.) La mère !
EEBNEYEL, à part.
Diable I les choses sont plus avancées que je ne le croyais.
PLTJCHABD, toujours de plus eta plus animé.
Je touche au bonheur ! c'est un abominable guetapens I ... (Avec découragement.) Car jamais madame de Kerkabiou ne donnera sa fille à un comédien qui joue les Jocrisse, à une... queue rouge, comme on dit au théâtre...
- KBRNEVBL.
Ohl qu'importe, si vous quittez la comédie?
PLUCHARD, vivement.
Moi, Monsieur?... Mais la comédie, c'est mon élément! le comique, c'est ma vie! j'ai besoin de voir le public en face et de lui dire des bêtises... et pourtant je ne suis pas un homme politique.
EERNEYEL.
Alors, oubliez mademoiselle de Kerkabiou...
PLUCHARD.
L'oublier!... Renoncer à Jocelyne!... Ah! Monsieur, ça m'est impossible... j'aimerais mieux... oui, j'ain^erais mieux Tépouser mille fois.
KERNEVBL.
Et quel moyen comptez-vous employer?
Monsieur, j'ai un projet : je veux m'en faire aimer d'abord; je vais lui extirper cet aveu, et... Cupidon fera le reste... Cupidon, vous comprenez?
KBRNBVEL.
Oui. (A part.) Mais comme la mère n'y consentira jamais, la petite me reviendra, et je vais y aider. (Haut.) Allons, bonne chance, je vous quitte.
PLUCHARD, lui prenant la main avec effusion.
Oui, quittez-moi! (Kcmevel remonte et Ta prendre son
chapeau au fond. A part.) JoCClynC Va VCUir... je SCUS qUC
j'ai besoin de lui communiquer ma flamme seul à seule.
KERNEVEL, au fond.
Au revoir donc!
Il ouvre la porte comme pour sortir.
PLUCHARD, avec abandon.
Au revoir, mon cher ami.
Il passe à gauche, après avoir posé son chapeau sur un fauteuil, à droite. EERNEYEL, à part, et s'arrétant sur le seuil.
Ah ! mon drôle, tu vas sur mes brisées, et tu joues les queues 7'ouges!
Il sort par le fond.