ACTE IV, SCENE VI
Que toute Varsovie a creu jusqu'aujourd'huy Qu'il parloit pour le duc, quand il parloit pour luy. Cette adresse a trompé jusqu'à nos domestiques; Mais, craignant que le prince, à bout deses pratique^ (Comme il croit tout pouvoir avec impunité). Ne suivist la fureur d'un amour irrité Et dessus mon honneur ozast trop entreprendre. Nous creusmes que l'hymen pouvoitseul m'en deffendre, Et l'heure prise, enfin, pour nous donner les mains Et, bornant son espoir, destruire ses desseins. Hier, desja le sommeil semant par-tout ses charmes (En cet endroit. Seigneur, laissez couler mes larmes :
[Pleurant.) Leur cours vient d'une source à ne tarir jamais), L'infant, de cet hymen espérant le succez Et de peur de soupçon arrivant sans escorte , A peine eut mis le pied sur le seuil de la porte Qu'il sent, pour tout accueil, une barbare main De trois coups de poignard luy traverser le sein.
Le Roy.
O Dieu ! l'infant est mort !
Le Prince, bas.
O mon aveugle rage.
Tu t'es bien satisfaite, et voila ton ouvrage! (Le Koy s'assied et met son mouchoir sur son visage.) Cassandre.
Ouy, Seigneur, il est mort, et je suivray ses pas A l'instant que j'auray veu vanger son trespas ; J'en cognois le meurtrier, et j'attends son supplice De vos ressentimens et de vostre justice. C'est vostre propre sang. Seigneur, qu'on a versé,
i6o VENCESLAS.
Vostre vivant pourtrait qui se treuve effacé : J'ay besoin d'un vangeur, je n'en puis choisir d'autre. Le mort est vostre fils, et ma cause est la vostre; Vangez-moy, vangez-vous, et vangez un espoux Que, vefve avant l'hymen, je pleure à vos genoux. Mais, apprenant, grand Roy, cet accident sinistre, Helas ! en pourriez-vous soupçonner le ministre? Ouy, vostre sang suffit pour vous en faire foy :
[Monstrant le Prince.) Il s'esmeut, il vous parle et pour et contre soy, Et, par un sentiment ensemble horrible et tendre, Vous dit que Ladislas est meurtrier d'Alexandre : Ce geste encor. Seigneur, ce maintien interdit. Ce visage effrayé, ce silence le dit.
Et plus que tout, enfin, cette main encor teinte De ce sang précieux qui fait naistre ma plainte. Quel des deux sur vos sens fera le plus d'effort, De vostre fils meurtrier, ou de vostre fils mort? Si vous estiez si foible, et vostre sang si tendre, Qu'on Teust impunément commencé de répandre, Peut-estre verriez-vous la main qui l'a versé Attenter sur celuy qu'elle vous a laissé; D'assassin de son frère, il peut estre le vostre. Un crime pourroit bien estre un essay de l'autre; Ainsi que les vertus, les crimes enchaisnez Sont tousjours, ou souvent, l'un par l'autre traisnez. Craignez de bazarder, pour estre trop auguste. Et le trosne, et la vie, et le tiltre de juste. Si mes vives douleurs ne vous peuvent toucher, Ny la perte d'un fils qui vous estoit si cher, Ny l'horrible penser du coup qui vous la couste, Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoûte;