ACTE III, SCENE IX
Ay-je lieu d'espercr? Qu'avez-vous fait pour moy? Qu'a permis ma fortune? Avez-vous veu le roy ? Ha! j'apprends sa réponse en la vostre si lente! Cette douleur muette est une voix parlante. Parlez, parlez ; le sort ne frappe plus en nous Que des cœurs de long-temps endurcis à ses coups.
D. Bernard.
Quelle ofîence, Dom Lope, aveugle ou volontaire, Vous a si fort du roy suscité la cholere ?
D. Lope.
Moy l'offencer, helas! moy m'adresser au roy, A qui par tant de sangj'ay signalé ma f oy ! A moy, me reprocher un crime qui le touche! Et ce reproche encor sortir de vostre bouche ! Vous m'estiez trop bénins, ô destins inhumains! Et voicy de vos coups le seul dont je me plains. Si c'est un crime, helas! d'avoir fait de mes veines. Aux champs de ses combats, de sanglantes fonteines. Et, plus mon ennemy que touts ses ennemis, M'estre mis en Testât où mon zèle m'a mis; M'estre, par une ardeur illustre et non commune, Livré seul en ostage aux mains de la Fortune, Et contre mon visage à moy-mesme inhumain Avoir en sa faveur armé ma propre main; Si pour ces actions sa haine est légitime , J'en souffre le reproche et confesse mon crime; Mais ailleurs des bienfaits et des vœux éternels Seroient le chastiment de pareils criminels.
D. Bernard.
Quelque ressort du Ciel où nous ne voyons goutte Fait prendre à nos destins cette diverse route. Fait que par des nœuds d'or le roy m'attache à luy,
Et, parsemant de fleurs le chemin que je suy, Semble, épuisé pour moy d'influences bénignes, Ne pouvoir sur vos pas semer que des espines ; Mais ses descrets, sans doute, aussi sages que saints, Sous un si grand malheur cachent de grands desseins; J'en présume pour vous quelque grande advanture Et doute avec raison si ma route est plus seure. Au premier mot enfin que j'ay parlé pour vous, Le roy s'est emporté d'un si bouillant courroux, Et palissant m'a veu d'un regard si farouche. Qu'à peine avois-je ouvert qu'il m'a fermé la bouche, Ne se plaint pas de moins que d'une trahison, Et nous a defl^endu jusques à vostre nom. Mais, pendant que le temps essuyera sa colère, Cher de Lune, et, de grâce, acceptez ma prière, Contez tout mon crédit, mes biens, mes qualitez, Moins au rang de mes biens que de vos dignitez; Tenez malgré le sort, dans ce malheur extrême, Touts les bienfaits du roy comme faits à vous-mesme : L'heur le mieux estably n'est asseuré de rien , Et peut-estre qu'un jour vous me le rendrez bien. Nul bien n'est immortel qu'après que nous le sommes : L'homme est mal asseuré quand il se fie aux hommes. Ce qu'on gaigne bien-tost se peut perdre dans peu ; Tout dépend du hazard, et la vie est un feu.
Là ! plustost mon malheur dure autant que ma vie Que jamais aucun traict ou de haine ou d'envie Attaque la plus noble et plus rare vertu Dont jamais conquérant ait esté revestu ! Quelque importantdesseinqu'cûtpour moy la fortune, Je tiendrois sa faveur à ce prix importune;