‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 68 sur 183 · ACTE I, SCENE I. loS · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. loS

Et sa force à présent servant mal son courage, Ne se descharge-t'il, avant qu'y succomber, D'un pénible fardeau qui le fera tomber ? Devroit-il (me pouvant asseurer sa couronne) Hasarder que l'Estat me l'oste ou me la donne. Et, s'il veut conserver la qualité de roy, La retiendroit-il pas s'en despoùiilant pour moy? Comme il fait murmurer de l'âge qui l'accable, Croit-il de ce fardeau ma jeunesse incapable. Et n'ay-je pas appris, sous son gouvernement, Assez de politique et de raisonnement Pour sçavoir à quels soings oblige un diade?me ; Ce qu'un roy doit aux siens, à l'Estat, à soy-mesme , A ses confédérés, à la foy des traités; Dedans quels interests ses droicts sont limitez ; Quelle guerre est nuisible, et quelle d'importance ; A qui, quand et comment il doit son assistance; Et, pour garder enfin ses Estats d'accidens. Quel ordre il doit tenir et dehors et dedans? Ne sçais-je pas qu'un roy qui veut qu'on le révère Doit mesler à propos l'affable et le severe, Et, selon l'exigence et des temps et des lieux, Sçavoir faire parler et son front et ses yeux ; Mettre bien la franchise et la feinte en usage; Porter tantost un masque, et tantost un visage ; Quelque avis qu'on luy donne, estre tousjours pareil, Et se croire souvent plus que tout son conseil ? Mais sur tout (et delà dépend l'heur des couronnes) Sçavoir bien appliquer les employs aux personnes, Et faire, par des choix judicieux et sains, Tomber le ministère en de fidelles mains ; Eslever peu de gens si haut qu'ils puissent nuire,

io6 VENCESLAS.

Estre lent à former aussi bien qu'à deslruire;

Des bonnes actions garder le souvenir,

Estre prompt à payer et tardif à punir?

N'est-ce pas sur cet art (leur dis-je] et ces maximes

Que se maintient le cours des règnes légitimes? »

Voila la vérité touchant le premier poinct,

J'aprens qu'on vous l'a dite et ne m'en defîens point-

Poursuives.

Ladislas.

A l'égard de l'ardente colère Où vous meut le party du duc et de mon frère, Dont l'un est vostre cœur si l'autre est vostre bras, Dont l'un règne en vostre ame, et l'autre en vos Estais ; J'en hay l'un, il est vray, cet insolent ministre Qui vous est précieux autant qu'il m'est sinistre; Vaillant, j'en suis d'accord, mais vain, fourbe, flateur, Et de vostre pouvoir secret usurpateur; Ce duc à qui vostre ame, à tous autres obscure, Sans crainte s'abandonne et produit toute pure. Et qui, souz vostre nom beaucoup plus roy que vous, Met à me desservir ses plaisirs les plus doux. Vous fait mes actions plaines de tant de vices. Et me rend prés de vous tant de mauvais offices Que vos yeux prévenus ne treuvent plus en moy Rien qui vous représente et qui promette un roy; Je feindrois d'estre aveugle et d'ignorer l'envie Dont en toute rencontre il vous noircit ma vie, S'il ne s'en usurpoit, et m'ostoit les emplois Qui, si jeune, m'ont fait l'effroy de tant de rois, Et dont, ces derniers jours, il a des Moscovites Arresté les progrés et restraint les limites ;

Page 1