LE PRINCE, THEODORE, CASSANDRE
Le Prince, entrant à grands pas.
Cède, cruel tyran d'une amitié si forte, Respect qui me retiens, à l'ardeur qui m'emporte; Sçachons si mon hymen ou mon cercueil est prest. Impatient d'attendre, entendons mon arrest! Parlés, belle ennemie, il est temps de résoudre Si vous devés lancer ou retenir la foudre; Il s'agit de me perdre ou de me secourir: Qu'en avés-vous conclu? faut-il vivre ou mourir? Quel des deus voulés-vous, ou mon cœur ou ma cendre? Quelle des deux auray-je, ou la mort ou Cassandre? L'himen à vos beaux jours joindra-t'il mon destin. Ou si vostre refus sera mon assassin?
Meparlés-vousd'hymen? et voudriés-vous pour femme L'indigne et vil objet d'une impudique flame? Moy, dieux! moy, la moitié d'un roy, d'un potentat ! Ha! Prince, quel présent feriés-vous à l'Estat, De luy donner pour reyne une femme suspecte! Et quelle qualité voulés-vous qu'il respecte En un objet infâme et si peu respecté. Que vos salles désirs ont tant sollicité !
Le Prince.
Il y respectera la vertu la plus digne Dont l'épreuve ayt jamais fait une femme insigne,
Et le plus adorable et plus divin objet
Qui de son souverain feit jamais son sujet.
Je sçay trop, et jamais ce cœur ne vous aproche
Que confus de ce crime il ne se le reproche,
A quel poinct d'insolence et d'indiscrétion
Ma jeunesse d'abord porta ma passion.
Il est vrai qu'esbloûi de ces yeux adorables
Qui font tant de captifs et tant de misérables,
Forcé par leurs attraits si dignes de mes vœux ,
Je les contemplay seuls et ne recherchay qu'eux.
Mon respect s'oublia dedans cette poursuitte;
Mais un amour enfant pût manquer de conduitte ,
Il portoit son excuse en son aveuglement,
Et c'est trop le punir que du bannissement;
Si tost que le respect m'a dessillé la veuë,
Et qu'outre les attraits dont vous estes pourveuë,
Vostre soin, vostre rang, vos illustres ayeux
Et vos rares vertus m'ont arresté les yeux.
De mes vœux aussi-tost reprimant l'insolence.
J'ai réduit souz vos loix toute leur violence.
Et, restreincte à l'espoir de nostre himen futur.
Ma flame a consommé ce qu'elle avoit d'impur;
Le flambeau qui me guide, et l'ardeur qui me presse,
Cherche en vous une espouse, et non une maistresse :
Accordez-la, Madame, au repentir profond
Qui, détestant mon crime, à vos pieds me confond;
Souz cette qualité soutirez que je vous aime.
Et privez-moy du jour plustost que de vous-mesme :
Car, enfin, si l'on pèche adorant vos appas *'
Et si l'on ne vous plaist qu'en ne vous aimant pas.
Cette ofîence est un mal que je veux tousjours faire.
Et je consens plustost à mourir qu'à vous plaire.