‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 79 sur 183 · ACTE H, SCENE II. lîi · texte numérisé non relu

ACTE H, SCENE II. lîi

Cassandre.

Et mon mérite, Prince, et ma condition Sont d'indignes objets de vostre passion; Mais, quand j'estimerois vos ardeurs véritables, Et quand on nous verroit des qualitez sortables , On ne verra jamais l'hymen nous assortir, Et je perdray le jour avant qu'y consentir. D'abord que vostre amour fist voir dans sa poursuite Et si peu de respect et si peu de conduite, Et que le seul objet d'un dessein vicieux Sur ma possession vous fît jetter les yeux. Je ne vous regarday que par l'ardeur infâme Qui ne m'appelloit point au rang de vostre femme, Et que par cet effort brutal et suborneur Dont vostre passion attaquoit mon honneur; Et, ne considérant en vous que vostre vice, Je pris en telle horreur vous et vostre service Que, si je vous otîence en ne vous aimant pas. Et si dans mes vœux seuls vous treuvez des appas, Cette ofîence est un mal que je veux tousjours faire, Et je consens plustost à mourir qu'à vous plaire.

Le Prince.

Et Lien, contre un objet qui vous fait tant d'honcur, Inhumaine, exercez toute vostre fureur, Armez-vous contre moy de glaçons et de fiâmes, Inventez des secrets de tourmenter les âmes; Suscitez terre et Ciel contre ma passion, Intéressez l'Estat dans vostre aversion; Du trosne où je prétends destournez son suffrage, Et pour me perdre, enfin, mettez tout en usage; Avec tous vos efforts et tout vostre couroux, Vous ne m'osterez pas l'amour que j'ay pour vous;

Dans vos plus grands mespris, je vous seray fidèle ; Je vous adoieray furieuse et ciuele, Et, pour vous conserver ma flame et mon amour, Malgré mon desespoir, conserveray le jour.

Théodore.

Quoy! nous n'obtiendrons riende cette humeur altiere !

Cassandre.

Il m'adeu, m'attaquant. cognoistre toute entière, El sçavoir que l'honneur m'estoit sensible au poinci D'en conserver l'injure et ne pardonner point.

Théodore.

Mais vous vanger ainsi, c'est vous punir vous-mcsme; Vous perdez avec luy l'espoir d'un diadesme.

Cassandre.

Pour moi le diadesme auroit de vains appas, Sur un front que j'ai crainl et que je n'aime pas.

Théodore.

Régner ne peut desplaire aux âmes généreuses.

Cassandre.

Les trosnes bien souvent portent des malheureuses , Qui souz le joug brillant de leur authorité Ont beaucoup de sujets et peu de liberté.

Théodore.

Redoutez-vous un joug qui vous fait souveraine

Cassandre.

Je ne veux point despendre, et veux estre ma reine ; Ou ma franchise, enfin, si jamais je la perds. Veut choisir son vainqueur et cognoistre ses fers.

Théodore.

Servir un sceptre en main vaut bien vostre franchise.

Cassandre.

Sçavez-vous si desja je ne l'ay point sousmise !

Page 1