SCENE VIL
GENEST SEUL SUR le théâtre élevé,
DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE,
. CAMILLE, PLANCIEN,
Gardes assis, Suitte de Soldats.
Genest, sous le nom c^'Adrian.
Ne délibère plus, Adrian, il est temps De suivre avec ardeur ces fameux combattans; Si la gloire te plaist, l'occasion est belle , La querelle du Ciel à ce combat t'appelle; La torture, le fer et la flâme t'attend; Offre à leurs cruautez un cœur ferme et constant; Laisse à de lâches cœurs verser d'indignes larmes, Tendre aux tyrans les mains et mettre bas les armes ; Toj, tends la gorge au fer, vois-en couler ton sang, Et meurs sans t'ébranler, debout, et dans ton rang. La faveur de César, qu'un peuple entier t'envie, Ne peut durer, au plus, que le cours de sa vie; De celle de ton Dieu, non plus que de ses jours, Jamais nul accident ne bornera le cours. Déjà de ce tyran la puissance, irritée, Si ton zèle te dure, a ta perte arrestée; Il seroit, Adrian, honteux d'estre vaincu; Si ton Dieu veut ta mort, c'est déjà trop vescu. J'ay veu. Ciel, tu le sçais, par le nombre des âmes Que j'osay t'envoyer par des chemins de fiâmes,
Dessus les grils ardens, et dedans les taureaux,
Chanter les condamnez et trembler les bourreaux;
J'aj veu tendre aux enfans une gorge asseurée
A la sanglante mort qu'ils voj'oient préparée ,
Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux
Ces fruicts à peine éclos, déjà murs pour les cieux.
J'en ay veu, que le temps prescrit par la nature
Estoit prest de pousser dedans la sépulture,
Dessus les eschaffauts presser ce dernier pas,
Et d'un jeune courage affronter le trépas ;
J'ay veu mille beautez en la fleur de leur âge,
A qui, jusqu'aux tyrans, chacun rendoit hommage.
Voir avecque plaisir, meurtris et déchirez
Leurs membres précieux de tant d'yeux adorez ;
Vous l'avés veu, mesyeux, et vous craindriez sans honte
Ce que tout sexe brave^ et que tout âge affronte !
Cette vigueur, peut-estre, est un effort humain?
Non, non, cette vertu. Seigneur, vient de ta main;
L'ame la puise au lieu de sa propre origine,
Et, comme les effets, la source en est divine.
C'est du Ciel que me vient cette noble vigueur
Qui me fait des tourmens mépriser la rigueur ;
Qui me fait deffier les puissances humaines.
Et qui fait que mon sang se deplaist dans mes veines;
Qu'il brûle d'arrouser cet arbre précieux
Où pend pour nous le fruict le plus chery des Cieux.
J'ay peine à concevoir ce changement extrême.
Et sents que différent, et plus fort que moy-méme.
J'ignore toute crainte, et puis voir sans terreur
La face de la mort en sa plus noire horreur.
Un seul bien que je perds, la seule Natalie,
Qu'à mon sort un sainct joug heureusement allie.