‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 20 sur 186 · ROTROU XXXV · texte numérisé non relu

ROTROU XXXV

l'idée. Cette pièce même des Phéniciennes va nous en fournir un exemple.

Comme l'a très bien remarqué Patin dans sa savante analyse de cette tragédie, une idée en domine toutes les scènes, et « ces catastrophes multipliées sont les actes divers d'un seul drame, la chute de la maison d'Œdipc sous les coups redoublés du Destin ' «. La rivalité des deux fils d'Œdipe, qui doit les faire périr par la main l'un de Vautre, le sacrifice de Menacée, la mort de Jocaste, autant de faits sortis de la nicme cause, la fatalité qui poursuit une race condamnée, et dont rien ne peut conjurer l'effet, jusqu'il ce que le dernier membre de cette faniille néfaste ait péri. Euripide aurait pu y joindre, comme l'a fait Kotrou, la mort d'Antigone, victime de sa piété fraternelle. Le dévouement d'Antigone, comme celui de Menacée, fait ressortir ce qu'a de terrible cette fatalité que rien n'apaise : ni grâce, ni vertu, ni sacrifice ne peuvent désarmer ce Destin dont Tirésias est le prophète. Les prédictions sinistres du vieux devin, la résolution prise par Antigone d'ensevelir, malgré l'ordre de Créon, son frère Polynice, l'exil d'Œdipe, terminent la pièce d'Euripide; ou plutôt la pièce ne finit pas, la conclusion y manque; on ne sait ce qu'il adviendra d'Antigone et de sa résolution généreuse. Le rideau se ferme sur l'exil d'Œdipe; le drame sanglant s'achève dans une vague terreur , comme une journée

I . Etudes sur les tragiques grecs. Euripide, t. 2° édit., Hachette, i858.

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orageuse dans le sourd murmure du tonnerre à Vhorizon qu'envahit la nuit.

Uécho lointain de cette antique fatalité resonne encore dans la tragédie de Kotrou. Au nom de Thébaïde, qui semble lui avoir été donné d'abord ', l'auteur substitua avec raison dans le titre celui d'AnTiGONE, véritable héroïne de la pièce, noble et pure figure dans laquelle semblent se concentrer toutes les douleurs de sa famille.

Unde in infanda spécimen egregium. domo ? Vnde ista generi virgo dissimilis suo?

Ainsi parlait Sénèque, et ainsi semble avoir pensé Kotrou. Dans la conception de son Antigone, il s'est inspiré à la fois d'Euripide, de Sophocle et de Sénèque, voire de Stace. Sans doute la vierge de la maison des Labdacides, ce type de toutes les piétés et de toutes les douleurs, n'atteint pas chez lui, malgré sa grâce touchante, la pureté idéale dont l'a revêtue, comme dans une statue de marbre blanc, le génie divin de Sophocle. La galanterie poétique de ses entretiens avec Hémon, sans rien ôter à sa chasteté, fait perdre à l'Anîigone de Kotrou le caractère quasi sacerdotal qui donne tant de dignité à V Antigone de Sophocle. Ce défaut est encore plus grand dans Kacine', l'idée malheureuse qu'il a eut

1 On a vu que ce nom se trouve mentionné dans une liste d'œuvres perdues de Rotrou. Rotrou n'avait sans doute pas traité deux fois le même sujet; mais il a pu changer le titre de sa tragédie.

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de faire du vieux Créon le rival de son fils jette du ridicule sur ces amours de théâtre. Dans Sophocle^ Antigone et Hémon ne se parlent pas une fois, et la mort seule les reunit. En revanche, un hymne à l'Amour, d'une adorable poésie, s'élève dans les chants du chœur au moment oii Antigone prend le chemin de la caverne où elle doit être ensevelie vivante.

Il n'y a pas lieu de comparer la Thébaïde avec /'Antigone. L'une est l'œuvre d'un niaître de la scène, Vautre d'un débutant dans la carrière. La pièce de Koirou, bien que non exempte de défauts '^ est traversée d'un vrai souffle tragique, et le style, mêlé d'éloquence et de naturel, quoique déparé parfois par le jargon du temps, est parfois aussi bien près du vrai ton de la tragédie. La fibre humaine y résonne avec force et douceur, soit dans les adieux de Polynice ci sa femme, soit dans l'entretien du même Polynice avec sa sœur Antigone, soit dans la scène où Argie et Antigone se rencontrent sur le champ de bataille où elles cherchent toutes deux le corps de Polynice 2. Kacine est élégant et sec ; il imite d'ailleurs Kotrou de si près, qu'un critique, le père Brumoy, lui a reproché d'en être l'esclave. Comnie lui, et au rebours d'Euripide, il a fait porter l'intérêt sur Étéocle au heu de Polynice. Dans le récit du combat entre les deux frères, il emprunte à son prédécesseur les détails

1 . Le père Brumoy, dans son analyse de la pièce de Rotrou, en loue particulièrement l'exposition rapide et naturelle. {Théâtre des Grecs, t. VI, édition de Raoul Rochette.)

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