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constanie élégance, l'éloquence dramatique, les bienséances augustes, toutes les hautes dignités de la royale tragédie racinienne sorit portées à leur comble. Si la base de cette tragédie est étroite, si Vceuvre manque de ciel et d'horizon, les proportions en sont du moins parfaites ainsi que la convenance, et le plaisir tout littéraire quelle fait naître est approuvé par le goût et par la raison. Dans ce système , l'invention du personnage d'Eriphile et le dévouement quelle aniène sont un chefd'œuvre d'habileté dont l'auteur a eu raison de s'applaudir dans sa préface. Cette tragédie nous semble le triomphe du genre. Pour s'élever plus haut en se surpassant lui-même, Racine avait besoin de rencontrer un sujet dont la grandeur, en harmonie avec sa foi religieuse et politique, lui permit de se développer tout entier, et, en mêlcmt le lyrisme des chœurs à la poésie des scènes dialoguées, de se rapprocher des formes de la tragédie grecque, comme il en renouvelait l'intérêt religieux ; il trouva ce sujet dans Athalie.
C'est le sentiment religieux qui, joint au pathétique des situations, à la vérité des caractères et au naturel du langage, fait la supériorité de l'œuvre d'Euripide. Quand on la relit, après ses imitations modernes, il semble quon entre dans un autre monde, qu'on respire un autre air. L'action toute simple, sans complications ni déclamations.^ se déroule comme un pur bas-relief antique sur la muraille d'un temple. Tandis que la Melpomène de Racine ne dépouille jamais le cothurne sur lequel elle s'élève avec une dignité sans pareille, la Muse d'Euripide ne craint pas de montrer son pied nu
dans mille détails familiers et charmants. La diction, un peu prolixe dans les tons varies où elle passe, depuis l'idylle de la première scène jusqu'au style épique du premier chœur et au lyrisme des autres, est toujours naturelle, jamais tendue ni vulgaire. Kacine sentait tout le charme d'Euripide dont il prend le parti contre ses détracteurs dans la préface même de /'Iphigénie en Aulide; mais il sacrifiait à un autre idéal. Kotrou n'était pas indigne de comprendre ce dernier des grands tragiques grecs, le plus près de nous et le plus moderne par l'esprit comme par la date, et il s'en fut approché davantage si le goût de son temps et son éducation littéraire l'eussent permis. Les belles scènes de Venceslas nous le montreront joignant la simplicité à la grandeur et le naturel à la poésie.
Nous sautons à pieds joints sur une nouvelle imita^ tion de Plaute, les Captifs, qui se placent par la date (i638) entre /'Antigone et /'Iphigénie ', et sur des comédies du genre latin dont Kotrou avait emprunté l'intrigue aux imitateurs italiens de Plaute. L'un des auteurs qu'il mettait aussi à contribution était un cer-
1. Rotrou avait une grande admiration pour le génie comique de Plaute. Il dit dans la préface de sa Clarice : « Il est impossible de s'égarer sur les pas de cet illustre père du comique; ce qu'il a fait de beau l'est au dernier point, et ce qui ne l'est pas absolument pour lui l'est parfaitement pour nous. Il nous passe de si loin aux endroits mêmes où il se néglige, que nous serions assez riches de ce qu'il jette et assez parés de ses défauts. M
tain Sforza d'Oddi, qui lui fournit le sujet de sa Clarice (t peut-être celui de la Sœur. Ces imbroglios italiens ne sont pas sans mérite, mais il est temps, sans plus nous attarder, d'arriver aux grandes oeuvres de Kotrou.
(( Kotrou est de beaucoup inférieur à Corneille ; mais, quand il monte, c'est dans le même sens et sur les mêmes tons : il aide à mesurer l'échelle. Plus jeune d'âge que Corneille, mais son aîné au théâtre, il se fit son suivant et comme son écuyer dans Varène depuis le Cid. Corneille avait beau le tirer en avant et lui dire mon père, Kotrou s'obstinait à rester à sa place et se contentait, fils ou frère, de l'honneur de la lignée. »
• Ainsi s'exprime Sainte-Beuve dans cet Épisode dramatique de son Port-Royal ', où il rapproche, à propos de la tragédie sacrée, Polyeucte et Saint Ge- NEST. Ce jugement, ainsi formulé, nous semble faire la part trop petite à Kotrou, sans doute inférieur à Corneille, mais qui, tout en s'élevant dans le même sens, brille aussi à côté de lui par des qualités différentes. Polyeucte et Saint Genest offraient, d'ailleurs, une bonne occasion de comparer, dans un sujet ancdogue.
1. T. I, p. iSq. Sous ce nom à'Epi&ode dramatique, Sainte- Beuve a consacré deux chapitres à l'analyse de Polyeucte et à celle de Saint Genest.
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ces jumeaux de noire grand art dramatique. Sainte^ Beuve l'a fait, à son habitude, d'une manière excellente et sans trop sacrifier Kotrou. Il rattache avec raison ces deux tragédies aux anciens mystères. « Kotrou^ fortement ému de la pièce sublime de Corneille et qui ne rougissait pas de paraître suivre en disciple celui qui, par un renversement naïf de rôles, le nommait son père, produisit, peu d'années après (1646), cette autre tragédie de la même famille exactement et qui ressuscite et clôt sur notre théâtre Vancien genre des martyres. Saint Genest fait le second de Polyeucte, et tous deux sont des rejetons imprévus, au seuil du théâtre classique^ d'une culture longtemps florissante au moyen âg:^ mais depuis tout à fait tonibéc. >;
Il n'y a plus rien à dire de Polyeucte. Les remarques si fines de Sainte-Beuve sur la grandeur, le désintéressement et la beauté tout humaine du caractère de Sévère, sur le caractère de Pauline si raisonnable et sensé dans son héroïsme, si français, ont épuisé le sujet et contribuent à marquer d'une manière définitive la place de Corneille au rang des génies créateurs. La pièce de Kotrou n'offre rien de pareil ni quant aux caractères, ni pour les situations ; elle n'a rien d'égal aux dramatiques beautés du quatrième acte de Polyeucte ; mais elle est pleine de poésie et mêle d'une façon très originale le lyrisme religieux du rôle de saint Genest à des dialogues familiers d'une grâce légère. Le sujet est l'histoire d'un comédien païen converti au christianisme en jouant devant Dioclétien le martyre d'Adrien; il prend tout à coup, sur la scène même, les sentiments de son
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rôle, et, comme le dit à la fin l'un des spectateurs, d'un mensonge fait une vérité. Un tel sujet prêtait à une grande variété de tons, et Kotrou y a mis toute la souplesse de son talent. L'entretien de l'acteur Gencst avec les empereurs Dioclétien et Maximien sur la pièce à représenter devant eux pour la célébration des noces de Maximien ; la répétition des comédiens, le jeu du martyre d'Adrien et les scènes où Genest, transporté d'un esprit nouveau, devient chrétien sur le théâtre ; le trouble et les méprises qui en résultent parmi les acteurs et parmi les spectateurs, jusqu'au moment oii la vérité de cette conversion merveilleuse, en se faisant reconnaître, amène la condamnation de l'acteur dont le martyre va ainsi devenir une réalité, au grand désespoir de la troupe de Gencst qui sollicite en vain la grâce de son chef, tout cela fait un mélange de tragique et de comique, de sublime et de familier, qui plait à l'imagination en même temps qu'il fait naître l'intérêt. Il y a là, comme dit Sainte-Beuve, « tout un drame intérieur qui s'emboîte dans l'autre, qui s'y enlace comme par jeu et qui, de plus en plus gagnant, finit par tout prendre d'un revers et tout couronner ».
Le style est inégal, conime partout dans Kotrou, mais on trouve de beaux élans poétiques dans les grandes tirades religieuses, et dans les scènes de comédiens une charmante liberté. Sainte-Beuve cite les vers peu classiques sur la peinture de décoration et les effets qu'elle produit, vers qui lui rappellent ceux de Molière sur le Valde-Grâce et aussi la touche du vieux Régnier. Il trouve dans le style de Kotrou Vimage ci un degré de plus
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que chez Corneille. Kotrou est plein de ces vers qui peignent :
J'ai vu tendre aux enfants une gorge assurée A la sanglante mort qu'ils voyoient préparée. Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux Ces fruits à peine éclos déjà murs pour les deux ^.
Une autre qualité poétique du style de Kotrou, qu'il possède en commun avec Corneille, mais à un degré plus évident encore, c'est le vers plein, tout d'une venue, de ces vers qui emportent la pièce. Comme exemple de ces vers eschyliens, qui auraient mérité de résonner sous le masque antique, Sainte-Beuve cite les suivants :
Après les avoir vus d'un visage serein
Pousser des chants aux deux dans des taureaux d'airain...
La mort, pour les trop voir, ne leur est plus sauvage ;
Pour trop agir contre eux le feu perd son usage ;
En ces horreurs enfin le cœur manque aux bourreaux,
Aux juges la constance, aux mourants les travaux.
Il cite plus loin ceux-ci :
Marchons assurément sur les pas d'une femme. Ce sexe qui ferma rouvrit depuis les deux.
et il ajoute : « Vers d'unique et merveilleuse précision qui renferme toute l'histoire du monde depuis la chute jusqu'à la venue. »
La tragédie sacrée de Kotrou, bien qu'inspirée par
I. Pour la pensée et pour l'harmonie ces vers pourraient être de Lamartine.