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celle de Corneille^ se rattache de plus près et plus réellement qu'elle à ces mystères dont Sainte-Beuve les fait descendre toutes deux. Corneille, en s'eniparant d'un sujet chrétien qui aurait pu inspirer les vieux auteurs des Martyres, l'a jeté dans le moule classique et en a fait une véritable tragédie, dans l'action de laquelle des caractères et des passions sont aux prises et se livrent de dramatiques combats. La pièce de Kotrou est plus simple, l'action s'y déploie tout uniment et scms péripéties dans une série de scènes dont le principal mérite est l'originalité et la poésie. On pourrait l'appeler une tragédie romantique, dans le sens cdlemand du mot et selon les traditions transformées des confrères de la Passion, ou peut-être à l'iniitation des Comédies sacrées de l'Espagne.
« Une année après Saint Genest, en 1647, '^ [kotrou] donna la tragi-comédie de Don Bernard de Cabrère, imitée sans doute du théâtre espagnol, et dans laquelle il peint le don du contretemps, de la mauvaise fortune ou du guignon, conime dirait, avec fantaisie et verve, un honime très plein de son sujet, c'est-àdire assez peu favorisé des étoiles. C'est un pendant tout piquant et tout romantique au ressort tragique du Fatum des anciens. M. Wilhelm de Schlegel a dû aimer beaucoup cette pièce, s'il l'a connue ' . »
1 . C'est une des théories de Schlegel que le hasard doit être le dieu de la comédie, comme le destin de la tragédie. (V, le Cours de littérature dramatique.) On sait que Schlegel était partisan de la comédie d'imagination et préférait le Roi de Cocagne de Legrand aux chefs-d'œuvre de Molière
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Venceslas, qui vient ensuite et la même année, est le chef-d'œuvre de Kotrou et l'un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. Le sujet en est pris d'un drame espagnol de Francisco de Kojas, qui a pour titre : On ne peut ÊTRE PÈRE ET ROI. Tichior, l'historien américain de la littérature espagnole, est sévère pour Kojas et en particulier pour cette œuvre-ci. « Ses comédies intitulées : No
HAY SER PADRE SIENDO REY et LOS ASPIDES DE ClEOPATRA,
sont, dit-il, aussi pleines d'extravagances que le drame espagnol peut en comporter '. » S'il en est ainsi, il faut que Kotrou, en imitant l'œuvre de Kojas, l'ait singulièrement embellie. Kotrou n'est pas, d'ailleurs, le seul auteur français qui se soit paré des dépouilles de Kojas. Le Sage, dans Gil Blas, lui a emprunté la nouvelle qui a pour titre le Mariage de vengeance 2.
Venceslas, roi de Pologne, a deux fils. L'aîné, Ladislas, d'un naturel généreux, mais violent et altier.^ s'abandonne sans frein à ses passions et ne souffre qu'avec impatience les remontrances de son père; il trouve même que la couronne demeure trop longtemps au front du vieillard, et va jusqu'à lui insinuer l'abdication. A ce fils si peu respectueux , s'oppose, avec un caractère tout différent, son frère Alexandre ; non que celui-ci n'ait aussi dans le sang de bouillantes ardeurs, mais il se contient et sait faire céder au respect filial le ressentiment que font naître en lui les hauteurs et les injustices de son
1 . Histoire de la littérature espagnole, traduite par Magnabal, deuxième période, p. 445. (Hachette, 1870.)
2, Livre IV, chap. iv.
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aîné. Les deux frères aiment la même femme, Cassandre, duchesse de Cunisberg ; mais Cassandre hait Ladislas de toute l'indignation d'une vertu qu'il a voulu séduire, tandis que les respects d'Alexandre ont conquis son cœur. Ladislas ignore cet amour et croit Cassandre éprise de Fédéric , duc de Courlande et nùnistre favori de Venceslas. Fédéric, qui aime Vinfante Théodore, a paru en effet faire sa cour à Cassandre; c'était par f ordre d'Alexandre qui voulait ainsi cacher à son père et ci son frère son intelligence avec la princesse de Cunisherg. Cette méprise forme le nœud de la tragédie. Ladislas, croyant frapper le duc, tue son frère dans une rencontre nocturne, au moment oii celui-ci venait d'épouser secrètement la princesse. Ceci se passe au troisiènie acte, et jusque-là la pièce ne s'élève guère au-dessus des autres meilleures œuvres du poète, si ce n'est par le ton grave et fier de la première scène, où le vieux roi gourmande son fils et où le caractère très bien dessiné de Ladislas commence à s'accuser. Malheureusement, la scène où Cassandre se plaint à Théodore du caractère honteux de l'amour du prince, et la scène qui suit entre elle et Ladislas, sont gâtées par un niélange d'affectation et de trivialité j on y trouve ces expressions vulgaires et basses que Sainte-Beuve reprochait ci Kotrou et qu'il regardait comme un effet de ses mauvaises habitudes.
Mais^ à partir du quatrième acte, le drame s'élève singulièrement. Du moment où. le prince, après les aventures terribles de la nuit, rentre au palais, blessé dans son combat nocturne et croyant avoir tué le duc, s'ouvre une série de scènes superbes, d'un ton tout nouveau, dont la
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gravité, simple et solennelle à la fois, fait une impression dramatique et hautement morale. Ladislas apprend d'abord à sa sœur qu'il a tué le duc. Théodore, qui l'aimait en secret, est près de s'évanouir, elle se retire dans son appartement ; le jour parait.
Octave.
Déjà du jour, Seigneur, la lumière naissante Fait voir par son retour la lune pâlissante.
Ladislas.
Et va produire aux yeux les crimes de la nuit.
La scène qui suit, entre le prince et le roi, est admirable. Le roi s'étonne de voir son fils levé si matin et lui en demande la raison :
Qui vous réveille donc avant que la lumière Ait du soleil naissant commencé la carrière?
Ladislas.
N'avez-vous point aussi précédé son réveil?
Venceslas.
Oui, mais j'ai mes raisons qui bornent mon sommeil Je me vois, Ladislas, au déclin de ma vie, etc.
Tout ce qui vient ensuite est d'une grande beauté poétique. La douce gravité de ces vers porte la pièce à une hauteur d'émotion d'où elle ne descendra plus.
Ladislas vient d'avouer au roi quil a tué le duc. A ce moment le duc parait. Ladislas le voit :
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M'as-tu trompé, ma main? me trompez-vous, mes yeux? Si le duc est vivant, quelle vie ai-je éteinte , Et de quel bras le mien a-t-il reçu l'atteinte ?
Tout s'explique par l'entrée de Cassandre, veuve maintenant d'Alexandre, et qui vient demander au roi justice du meurtrier. Le père devient juge. Il entre dans son rôle de justicier avec une simplicité héroïque qui fait grand honneur à Kotrou. Le grand parait ici naturel. Le discours du prince, qui déclare galaniment vouloir mourir pour contenter la haine de Cassandre, semble un peu ridicule aujourd'hui j mais la beauté de la situation l'emporte, et le quatrième acte finit avec dignité par l'arrestation de Ladislas à qui le roi demande son épée.
La scène où Venceslas embrasse son fils tout en lui annonçant qu'il va mourir, cette scène qui allie dans le rôle du père la tendresse à la sévérité, la dignité royale à l'amour paternel, est d'une simplicité noble et touchante. Ni exagération ni déclamation, le sublime est là, non dans les mots, mais dans les choses; Corneille lui-même n'a rien de pareil. Ladislas se relève dans cette scène; sa générosité naturelle, égarée par ses passions, voilée par ses vices, reparait devant la mort, à temps pour expliquer, sinon pour justifier l'amour que le peuple n'a cessé de lui porter en dépit de ses fautes et de ses crimes, et la grâce que va lui obtenir, presque au pied de Véchafaud, le vœu populaire.
On connaît le dénouement. Venceslas, sollicité par ce vau du peuple, par les instances de ses proches et par Cassandre elle-même, pardonne; mais, ne pouvant plus
concilier son amour de père avec son devoir de roi et son indulgence avec sa justice, il abdique. Ladislas passe de la prison au trône. Ce dénouement, qui met le roi audessus de la loi, peut sembler exagérer un peu fortement le sentiment monarchique, mais ce qu'il a d'immoral est corrigé, selon Vesprit du temps, par Vidée qui attache à la royauté la justice comme son plus impérieux devoir, son inséparable attribut. Les paroles de Ladislas, au moment où il reçoit la couronne des mains de son père, annoncent, d'ailleurs, le changement qui s'opère en lui. On peut croire que le trône fera de lui un homme nouveau comme de l'Henri V de Shakespeare.
Les caractères sont remarquables dans Venceslas. Kotrou avait appris de Corneille à les marquer d'une empreinte individuelle, au lieu de se contenter de traits généraux. Cassandre nest, il est vrai, quune Chimène dégénérée ; mais Ladislas, l'impétueux jeune homme que ses passions poussent jusqu'au crime sans Vavilir, est un personnage très vivant, et le vieux Venceslas est aussi très vrai dans sa grande figure de roi que les soucis éveillent avant l'aube et dans la sévérité attendrie de son rôle de justicier.
On a un Venceslas retouché par Marmontel qui a corrigé et aplati Kotrou. Il élagua de mauvais vers et les remplaça par de médiocres; a i7 mit, dit Sainte- Beuve, du pavot sur ce qui était trop cru )k A la représentation, l'acteur Le Kain, qui sans doute n'approuvait pas ces changements et qui savait son Kotrou par caur, rétablit tout à coup le texte original et fît ainsi manquer la réplique. L'ombre de Kotrou dut être contente, mais
Marmontcl ne pardonna jamais à Le Kain d'avoir eu plus de respect que lui pour le vieux poète ' .
Kotrou mourut à Dreux, le 28 juin i65o. // était à Paris lorsqu'une maladie épidémique, une sorte de fièvre pourprée très maligne, se déclara inopinément dans sa ville. Déjà le maire et plusieurs des principaux habitants avaient été emportés, la peur régnait, beaucoup prenaient la fuite. Kotrou, au contraire, voulut se rendre où il croyait que son devoir l'appelait, au milieu de ses concitoyens. Revenu ci Dreux , il écrivait à son frère qui l'engageait à s'éloigner d'un lieu pestiféré : « Le péril où je me trouve est inwiinent. Au nioment où je vous écrisy les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne aujourd'hui; ce sera pour moi demain peut-être. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! » M. Didot, qui cite cette fin de lettre, ajoute : « Trois jours après les habitants de Dreux accompagnaient à l'église paroissiale de Saint-Pierre le cercueil de leur vertueux magistrat et déposaient le corps de Kotrou dans le cimetière annexé à cette église où, sur une pierre à moitié effacéepar le temps
I . Pour ne pas abuser des analyses, nous laissons de côté Chosroès, qui succéda à Venceslas (en 1649). ^^^te tragédie, l'un des bons ouvrages de Rotrou, qu'on trouvera dans cette édition, eut son Marmontel dans le marquis d'Ussé, qui la remania et la remit à la scène en 1704. Elle y fut très applaudie.
[détruite aujourd'hui) , mon père a pu lire le nom glorieux du fondateur de la scène française, »
Cette fin de Kotrou relève singulièrement sa vie. Kien n'indique, d'ailleurs, que cette vie n'ait pas toujours été honorable, même en sa jeunesse dissipée et déréglée ; et Sainte-Beuve exagère peut-être un peu quand, en le comparant à Dryden et à Otivay, il le représente comme ayant réalisé « Vidée vulgaire qu'on se fait du poète, ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune ». Sa nature était certainement noble et généreuse, portée même à la grandeur et à l'héroïsme ; on le sent dans ses ouvrages où se trouvent fréquemment de ces traits qui ne peuvent partir que d'une grande âme. Sa muse n'est pas toujours chaste; mais on ne trouve dans son théâtre rien de pareil à la scène fameuse entre le sénateur Antonio et la courtisane Aquilina dans Venise SAUVÉE ' . Son imagination était tendre et voluptueuse, elle n'était ni impure ni dégradée. On ne saurait non plus l'accuser de vénalité, ni des autres vices reprochés au poète célèbre à qui Buckingham donnait d'une main des coups de bâton et de l'autre une bourse pleine d'or^; s'il a loué les puissants qui pouvaient lui payer ses dédicaces. Corneille en a fait autant, et il n'y avait guère alors, pour les poètes sans patrimoine, d'autre ressource que cette mendicité poétique. La comparaison avec Dryden et Otway ne saurait donc être acceptée que