‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 61 sur 186 · ACTE V, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE I

Philoctete.

Et d'un œil plus riant Que celuy du soleil n'est dessus l'orient. Il acquit sur le feu sa dernière victoire, Et vit finir sa vie en achevant sa gloire.

LUSCINDE

Qui vit avec honneur doit mourir constamment; Mais faj m'en le récit en deux mots seulement.

Philoctete.

Quand il eut résolu ceste mort inhumaine, Il fit nos propres mains complices de sa peine. En la forest d'Oethé, chacun, le fer en main, Sur ses arbres sacrez accomplit son dessein; Luy mesme le premier travaille à sa ruine, Il couppe^ arrache, rompt, jusques à la racine. La forest retentit à ce trouble nouveau, L'un frappe sur le chesne et l'autre sur l'ormeau ; La terre s'esbranla, les driades gémirent, Et de crainte et d'horreur tous les faunes frémirent. Les arbres, despoûillez de leurs feuillages verds, Se virent bien plus nuds qu'au milieu des hjvers; Les cerfs sont estonnez d'y perdre leurs ombrages. Et d'un pas incertain cherchent d'autres feuillages. Le plus petit oiseau ne peut où s'y percher, Et toute la forest ne devient qu'un bûcher. Il nous presse, et luy-mesme en de diverses formes Range les troncs couppez des chesnes et des ormes. Il dresse avec plaisir ce qui doit l'embrazer. Et veut que sa massue ayde à le composer. Il y jette la peau du monstre de Nemée : « Elle y sera, dit-il, avec moy consumée. » Lors on s'efforce en vain de cacher ses douleurs.

Tous se trouvent saisis, et chacun fond en pleurs.

Mais sa mère sur tous relasche son courage :

Elle rompt ses cheveux, déchire son visage,

Pousse des cris au ciel, meurtrit son sein de coups,

Et plus que ce héros se fait plaindre de tous.

« Reprimez, luy dit-il, ceste douleur cruelle,

Vous ostez à ma mort la qualité de belle;

Voulez vous de vos pleurs obscurcir mon renom ,

Et rendre mon trespas agréable à Junon? »

Là de ses propres mains la flame est allumée,

L'air noircit à l'entour d'une espaisse fumée,

Et l'on voit aussi tost un tel embrazement

Que la flame atteignit jusqu'à son élément.

Si proche de sa fin, l'œil riant, la voix saine :

« Quoy ! vous pleurez, dit-il en s'approchant d'Alcmene,

Vous plaignez mon destin quand mon père m'attend,

Vous vivrez affligée, et je meurs si content.

Ma mère! » achevoit-il... Elle, à ce nom de mère.

De nouveau s'abandonne à sa douleur amere,

Crie, accuse le Ciel, nomme les dieux jaloux,

Et va tomber pâmée à quelques pas de nous.

C'est là que la constance eut d'inutiles armes.

C'est là qu'il souspira, son œil versa des larmes,

Il cessa d'estre Alcide en ce moment fatal,

Et plaignit les regrets dont on plaignoit son mal.

Mais que ceste douleur fut bien tost consolée

Et qu'il restablit tost sa constance ébranlée !

« Fidèle compagnon, dit-il en m'embrassant,

Ranime la couleur de ton teint languissant.

Et, si tu fus toujours conforme à mon envie,

Ne pleure point la mort dont j'achète la vie;

Accomply seulement l'arrest qui t'est prescrit,

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