‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 76 sur 186 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ANTIGONE, HEMON.

Antigone.

Voyez, mon cher Hemon, comme sa violence Va jusques à l'outrage et jusqu'à l'insolence : J'approuve sa douleur; mais pour quelle raison Luy fait-elle offencer toute nostre maison, Et, suivant sans respect sa brutale colère, Troubler jusqu'aux enfers le repos de mon père? Œdipe, quoi ! tes yeux par tes mains arrachez, Tes mânes par ta mort de ton corps détachez, Ton sceptre abandonné, tout ton royaume en armes. Tes enfans divisez, nos soupirs et nos larmes, -- Ne peuvent faire encor qu'un innocent péché. Moins de toy que du sort, ne te soit reproché?

Hemon.

Ce mal-heur m'est commun avec vostre misère, De rougir comme vous des fautes de mon père, Qui, forçant tout respect, ose bien à vos yeux^ Ces astres qui pourroient en imposer aux dieux. Passer insolemment jusqu'à cette licence (L'amour a dérobé ce mot à la naissance). Mais, Madame, mon sens ne s'est point démenty, Et je ne puis tenir pour un mauvais party. Cet esprit violent, si ma crainte n'est vaine, Pourles siens et pour soy promet beaucoup depeine ; Et je n'ose vous dire une secrette peur Que m'imprime en l'esprit cette mauvaise humeur.

Antigone.

Quoy! touchant nostie hymen?

Hemon.

Ma passion, Madame, M'a bien pu, sans sujet, mettre ces peurs en l'ame. Non, un si beau dessein ne peut mal succéder; Le Ciel, qui de sa main daigna nous accorder, Doit faire que l'effet à l'attente responde ; La première faveur l'oblige à la seconde : De ma part, je proteste, en ces divines mains. Qu'au moins je forcerois tous obstacles humains, Et que m'oster à vous seroit une avanture Pour qui je serois sourd à toute la nature : Que mon père à mes vœux s'opposast mille fois, J'excepterois ce point de ce que je luy dois : Nulle raison d'Estat, nul respect de couronne. Ne pourroient ébranler la foy que je vous donne; A toute authorité je fermerois les yeux, Et je ferois beaucoup de respecter les dieux.

Antigone.

Quoy que la mesme foy, que je vous ay donnée. Me permit de parler, touchant nostre hymenée, L'orage prest à choir dessus nostre maison Me défend ce discours comme hors de saison : Outre qu'ainsi qu'à vous, certaine voix secrette. Comme nostre génie, est quelque-fois prophète, D'une aveugle frayeur tout le sein me remplit. Et me parle bien plus d'un tombeau que d'un lit. Tournons donc nos pensées du costé de l'orage Qui menace l'Estat d'un si proche naufrage. Ce combat, cher Hemon, au moins s'est-il passé Sans la mort de mon frère, ou sans qu'il soit blessé ?

Page 1