‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 77 sur 186 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

Hemon.

Madame, c'est icy que je vous ay servie : Polynice est vivant, mais il vous doit la vie. Certes jamais lyon, par un autre irrité, Au combat plus ardent ne s'est précipité Que ce jeune lyon, chef des troupes de Grèce, N'a fait voir contre nous de courage et d'adresse ; Son cœur payoit d'un bras dont les coups furieux A peine s'aqueroient la créance des yeux. Seul il force nos rangs, et de taille, et de pointe, Ne treuve armet si fort^ ny l'ame si bien jointe. Qu'il ne fasse passage au fer qu'il a poussé Et ne voye un soldat à ses pieds renversé. Il donne jusqu'à nous, moins effrayé du nombre Que s'il ne combattoit ny voyoit que son ombre. Se jette furieux au plus fort du danger, Et prodigue son sang comme un bien estranger. Sous sa main tousjours haute, et tousjours occupée, Son corps semble à dessein s'ofîrir à mon espée ; Mais, loin d'oser sur luy tenter aucun effort, J'ay paré mille coups qui luy portoient la mort. L'amitié qui vous joint autant que la naissance M'a fait contre nous mesme embrasser sa deiîense : Il conserve en sa vie un bien qui vous est deu ; Bien mieux que sa valeur vous l'avez défendu. Vous estiez son bouclier au milieu des alarmes. Et vous l'avez sauvé, seule, absente, et sans armes.

Antigone.

Helas ! joindre sa mort à mon cruel ennuy Seroit bien, cher Hemon, me tuer plus que luy : A moy bien plus qu'à luy vous rendiez cet office, Vous sauviez Antigone en sauvant Polynice.

En effet, et vos yeux peut-estre en sont tesmoins, Une estroite amitié de tous temps nous a joints, Qui passe de bien loin cet instinct ordinaire Par qui la sœur s'attache aux interests du frère ; Et, si la vérité se peut dire sans fard, i^teocle en mon cœur n'eut jamais tant de part. Quoy qu'un même devoir pour tous deux m'intéresse, J'ay tousjours chery l'autre avec plus de tendresse. Jamais nos volontez ne faisoient qu'un party. Mais je suis tousjours mesme, et luy s'est dementy.

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