‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 82 sur 186 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

De paroistre d'abord en cet estât funeste,

Et de fouler aux pieds, sur un simple refus,

Tout respect de nature, et ne l'écouter plus?

Mon frère, au nom des dieux protecteurs de la Grèce,

Car vers eux maintenant votre zèle s'adresse,

Et vous n'en gardez plus pour les dieux desThebains,

Au nom d'Argie, encor, que j'ayme et que je plains.

Voyant qu'on luy prépare un si proche veuvage,

Au nom d'Adraste, enfin, domptés ce grand courage ;

Ne vous acquérez pas, par vostre dureté,

Un renom odieux à la postérité.

O nature, toy-mesme, à toy-mesme contraire,

Voy que, le fer en main, un frère attend son frère.

Cruel, hé! quel effet prétend vostre courroux?

Duquel que le sang coule, il coulera de vous?

L'un ne le peut verser sans la perte de l'autre,

En respandant le sien vous répandrez le vostre;

Il ne diffère point, ce n'est qu'un mesme sang,

Que vous avez puisé dedans un mesme flanc.

POLYNICE

C'est d'où nous vient aussi mesme droit à l'empire. Que son ambition prétend de m'interdire, Et ce qui l'obligeoit à me garder sa foy, Comme digne action et d'un frère et d'un roy. Pour vous, ma chère sœur, pieuse et sage fille, Gloire du sang d'Œdipe, honneur de sa famille, Croyez qu'il me déplaist, et tres-sensiblement, De vous devoir dédire une fois seulement ; Mais, par cette amitié si parfaite et si tendre Par où je connois bien que vous me voulez prendre , Et pour qui j'aurois peine à vous rien refuser. De moy-mesme aujourd'huy laissés-moy disposer;

BIBUOTHECA J

loo ANTIGONE.

Outre mon interest et celuy de la Grèce, Mon honneur, plus que tout, à ce devoir me presse : J'arme pour le bon droit, luy pour la trahison; Il tient pour l'injustice, et moy pour la raison.

Voila donc cette sœur qui vous estoit si chère Econduite aujourd'huy d'une seule prière ! Hé quoy ! cette amitié, qui nasquit avec nous, De qui, non sans raison, JEteode est jaloux. Et par qui je voy bien que je luy suis suspecte, Ne pouvant l'honorer comme je vous respecte; Cette tendre amitié reçoit donc un refus? Elle a perdu son droit, et ne vous touche plus? Au moins si de si loin vous pouviez voir mes larmes, Peut-estre en leur faveur mettriez vous bas les armes : Car je n'oserois pas encor vous reprocher Que vous soyez plus dur et plus sourd qu'un rocher. Encore à la nature ^teocle defîere.

Il se laisse gagner aux plaintes de ma mère ; Il n'a pas dépouillé tous sentimens humains. Et le fer est tout prest à tomber de ses mains. Et vous, plus inhumain et plus inaccessible. Conservez contre moy le titre d'invincible ; Moy, dont le nom tout seul vous deust avoir touché, Dont depuis vostre exil les yeux n'on't point séché, Moy, qui, sans vous mentir, trouverois trop aisée Quelque mort qui pour vous pust m'estre proposée; Moy, mal-heureuse en fin, qui vous prie à genoux, Moinspour l'amour de moy que pour l'amour de vous

POLYNICE

Si quelque sentiment demeure après la vie. Que je vous sçaurois gré de me l'avoir ravie !

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