‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 88 sur 186 · ACTE II, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV

Je tiens indifferend d'estre craint ou de plaire. Qui règne aymé des siens en est moins absolu ; Cet amour rompt souvent ce qu'il a résolu. Plus est permis aux roys à qui plus on s'oppose, Une lâche douceur aux mépris les expose ; Le peuple, trop aisé, les lie en les aimant; Il faut, pour estre aimé, régner trop mollement.

JOCASTE

L'amour de ses subjets est une seure garde.

POLYNICE

Souvent qui trop se fie aussi trop se bazarde. Mais ne m'opposez plus d'inutiles avis.

Parle, ma passion, les tiens seront suivis; Passe au dernier excès que peut faire paroistre L'amour d'une couronne, et la haine d'un traistre ; Je ne puis d'aucun prix, tant fût-il infiny, Voir l'une trop payée, et l'autre trop puny.

JoCASTE.

Bien, puis que ny sanglots, ny prières, ny larmes,

Ne peuvent de vos mains faire tomber les armes,

Et qu'avecques raison je vous puis reprocher

Que vous portez un cœur aussi dur qu'un rocher,

Je conjure des dieux la puissance suprême

De me faire venger par vostre refus même.

Et vous souhaite encor quelque mal-heur plus grand

Que celuy que promet ce mortel différend.

Une invincible ardeur en mes veines s'allume.

Qui d'un secret effort jusqu'aux os me consume.

Ma constance est à bout, la nature se taist,

La fureur me possède, et ce mal-heur me plaist.

Adieu, non plus mes fils, mais odieuses pestes

Et détestables fruits de meurtres et d'incestes ;

iio ANTIGONE.

Vous ne mourrez pas seuls, et je suivraj vos pas Pour vous persécuter mesme après le trépas.

(Elle s'en va furieuse.) Un Chef des Grecs.

Son entremise est vaine.

Hemon.

O constance barbare!

Creon, à jEteocle.

Enfin, le champ est libre, et rien ne vous sépare. Qui ne presse affoiblit l'effet des grands projets : Vengez-nous, vengez-vous, et vengez vos sujets.

^Eteocle.

Vostre interest, Creon, vous meut plus que ma gloire; Vous pressez le combat, et craignez la victoire. Vous sçavez qu'après nous le sceptre des Thebains, Par ordre et droit de sang, doit tomber en vos mains ; Mais les garde le Ciel de vostre tyranie! Voicy parquoy sera vostre attente banie; Choisissons, icy prés, un champ plus spacieux. D'où l'un et l'autre camp nous considère mieux, Et que le sort après conduise l'avanture.

POLYNICE

Faisons test.

Hemon, les suivant.

O journée honteuse à la nature!

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