‹ Théatre choisi de L.-B. PicardChapitre 7 sur 426 · I VIE DE PICARD · texte numérisé non relu

I VIE DE PICARD

acte des Amh de Collège — imitation sentencieufie de VÉmile — réussit assez bien, mais lea deux autres furent reçus ft'oidement. On ne les trouvait pas suffisamment achevés, et plusieurs spectateurs de réaction, Geoffroy^ entre autres, le critique des Débats, n'avaient pas volontiers accepté que Jean-Jacques y fût en si haute vénération, et la menuiserie en si grand honneur. Les Conjec' tures furent encore plus mal accueillies. Elles avaient cinq acteS) elles en perdirent un entre la première et la seconde représentation, mais n*en marchèrent pas mieux. On trouva la pièce décousue et Ton fût unanime pour dire à Picard qu'il travaillait décidément trop vite. n Qu*il pardonne à Pamitié,. écrivait, le critique du ifoniteur^ d'exprimer firanchement ses regrets. »

On s'étonnera que cette pièce en vers eût été jouée au théâtre Feydeau, que nous ayons vu jusqu'ici tout aux ariettes et aux chansons. Une scission entre les comédiens, qui après leur incarcération pendant la Terreur avaient enfin recouvré leur liberté, mais ne s'étaient retrouvés que pour se disputer, et pour se séparer, en était cause. Les uns n'avaient pas quitté le théâtre de la République, mais les autres, en agses grand nombre, s'étaient faits les associés de la troupe de Feydeau pour y faire alterner la comédie avec l'opéra-comique.

Ce sont eux qui. avaient joué les Conjectures avec si peu de succès. Le décousu et le style trop lâché de la pièce n'avaient pas contribué seuls à sa mauvaise fortune. On s'était indigné de l'audace de Picard, qui n'avait pas craint d'y mettre en scène une ûlle-mère. II répondit plus tard, dans la Préface, à ces scrupules — ils ne sont plus ceux d'aujourd'hui, convenez-en — qu'il n'avait fiait que suivre l'entraînement des pièces de son temps. Sa mémoire le trompait. Un de ses plus sérieux biographes, celui qui écrivit sa notice dans la Biographie Rabbe, le fit remarquer, lorsqu'il vivait encore, et il ne répliqua pas contre son observation : « Ce ne fut pas, disait le critique-biographe, ce ne fut pas à Tépoque où parut cette pièce des Conjectures^ mais quatorze ou quinze moisaprès, que l'on tomba dans la manie de mettre en scène des filles-mères. Ainsi, loin d'avoir été entratoé par Texemple, comme il le dit. Picard l'aurait donné aux autres. »

II n'eut que fort peu de ces écarts de morale. Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de 1795, voyant la dislocation des grandes troupes, et l'éparpillementdeieu»

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aetean qui, en se disséminant ici et là, rendaient partoat un bon ensemble impossible, il reconnut que, pour Texéeation d'un certain nombre de ses rôles, il fallait absolument qu*il se fit acteur lui-même.

11 avait joué jadis» en amateur, au théâtre Mareux, dans la rue Saint-Antoine : on lui avait trouvé de la voix, de l'entrain, de la gaieté un peu monotone peutêtre, mais franche et continue; il avait d*ailleurs un acquis de théâtre étonnant, et plus que pas un, la connaissance des planches la plus rompue, la plus complète ; il s'engagea donc, et du môme coup ûi engager sa femme •^ il était marié depuis quelle temps — et son frère cadet, qu'on appelait Picard jeune.

G*est au théôtre Louvois, où mademoiselle Raucourt ▼enait d^entratner avec elle une troisième fracUon de la Comédie-Française démembrée, qu'ils s*enrôlèrent : Picard, pour jouer les valets; sa femme, les soubrettes; et son frère, les niais.

Était-ce de la part de Picard un adieu au métier d'auteur? Loin de là, il ne voulut que travailler de plus belle, et môme mieux, s*il pouvait. La première comédie qu'il donna fut une preuve de cette préoccupation de progrès.

C'est sa grande pièce en cinq actes en vers, Médiocre et Rampant, dont une phrase de Figaro lui avait fourni le titre, et qui, de l'aveu de Geoffroy, non seulement est « excellente sous le rapport moral, mais peut être aussi considérée comme celle, où il a su garder le meilleur ton. » Elle a aussi pour nous, que quatre-vingts ans séparent de l'époque où elle fut jouée, le mérite, inappréeié alors, d'ôtre un tableau vivant de cette époque toute de pôle-méle et de chaos, où ce qui restait de Tancienno société ne se débattait que pour se heurter contre la cohue des parvenus et des intrigants de la société nouvelle.

Picard, a dit Arnault, y fit un pas dans le domaine de Molière. Nous acceptons l'éloge, malgré ce quMl peut avoir d'excessif, et nous y faisons de plus cette restriction : Molière marchait sur le solide terrain des vérités immortelles; Picard, au ôontraire, ne posait. le pied4}ue sur le sol mouvant des choses les plus éphémères et les plus mobiles ; Melière a survécu et Picard a peu à peu sombré. L'un est une lumière, l'autre ne fut qu'un miroir ; la lumière n'a rien perdu de son éclat, le miroir s'est terni, puis brisé. Mais, ijoutons-le bien vite, les morceaux en font bons. . .

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Les cinq aotes de Médiocre et Rampant obUnren un grand succès. H contribua, croyons-nous, à Theureux départ de la troupe, qui, peu après, quitta la salle Louvois, où elle était à Télroit, pour une installation plus digne sur la scène de l'ancien Théâtre-Français, aujourd'hui TOdéon.

Elle en prit possession le 18 janvier 1798. Picard se contenta pendant quelque temps d*y être acteur. Le 28 novembre seulement, il y donna les trois actes en prose du Voyage interrompu, pièce à couplets, dont le dernier fut bissé avec enthousiasme, le premier soir. Un mots juste après ce triomphe, Picard en eut un autre au théâtre Feydeau. Avec son infatigable ubiquité, il avait su, en effet, tout en passant sur la rive gauche, garder un pied sur la rive droite. Son opéra-comique en deux actes, les Comédiens ambulants^ dont son collaborateur des Visi" tandineSf Devienne, avait écrit la musique, y fut très applaudi.

Tout allait au mieux pour lui, quand le 18 mars 1709 le théâtre brûla. La troupe, sans asile, se dispersa. Quelques-uns qui s'étaient séparés de la Comédie-Française y retournèrent; d'autres passèrent à la salie Louvois, doot Piis et Léger venaient de faire « le théâtre des Troubadours, » titre qui sent bien son temps ; quant au peu qui restait de la troupe incendiée, Picard toujours gai, toujours prêt, c d'une égalité d'humeur inaltérable, » comme Ta dit son collègue de TAcadémie, Roger, le rallia, Tencouragea, et, pour lui donner conûance, voulut bien, dût son travail en devenir écrasant, joindre à sa double tâche d'auteur et d'acteur, celle de directeur*

Où camper? Telle fut la première question, la première difficulté. Picard n'en fut pas longtemps embarrassé : il traita avec H. Lenoir, directeur-propriétaire du théâtre de la Cité, qui lui loua sa salle pour les jours impairs, réservant les autres à sa propre troupe, et aux chevaux de Franconi, qui venaient y faire des iutermèdes.

: Une grande pièce en vers n'était guère de mise dans ce milieu étrange, moitié théâtre, moitié cirque, c'est |)ar là pourtant qu'il y débuta. Ses cinq actes en vers, VEntrée dans le Monde, y furent joués le 15 juin 179&, mais ne réussirent que médiocrement. La note satirique remarquée dans MÙiocre et Rampant, y sembla poussée trop loin. Le public atteint jusqu'au vif dans la vérité trop vraie de ses mœurs, cria, et la critique . fit chorus avec loi : «Le lieu de la pièce est presque un mi^uvais lieu, »

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