‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 107 sur 442 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

le prince. — Et pourquoi? Tout ce que votre art a pu faire pour tirer parti des yeux de la comtesse, de ces yeux gros, saillants, hagards, fixes, de ces yeux de Méduse, il l'a l'ait loyalement. Loyalement, dis-je? Moins de loyauté eût été plus loyal. Car, dites vous-même, Conti, serait-il possible, d'après ce portrait, de juger du caractère de la comtesse? Et cependant, cela devrait être. L'orgueil , vous l'avez changé en fierté; le dédain , en sourire; son exaltation fantasque, en une douce mélancolie.

conti, un peu piqué. — Monseigneur, nous autres peintres, nous comptons que le portrait achevé trouvera l'amant encore aussi chaud qu'il l'était au début. Nous peignons avec les yeux de l'amour, et ce sont les yeux de l'amour seuls qui devraient nous juger.

le prince. — En ce cas, mon cher Conti, que n'arriviezvous un mois plus tôt? Mettez de côté ce portrait. L'autre, qu'est-ce que c'est?

conti, il va chercher l'autre, et le garde à la main sans le retourner d'abord. — Encore un portrait de femme.

le prince. — Alors, je préférerais ne pas le voir du tout; car il demeurera bien loin de l'idéal qui est ici, ou plutôt là (il montre d'abord sa tête, puis son cœur). Je voudrais admirer d'autres essais de votre art.

conti. — Il y a un art plus digne d'admiration, mais certes pas un modèle plus admirable que celui-ci.

le prince. — Gageons, Conti, que c'est la propre maîtresse de l'artiste. (Conti lui présente le tableau.) Mais que vois-je? Est-ce votre ouvrage ou celui de mon imagination? Emilie Galotti!

conti. — Eh quoi, mon prince, connaissez-vous donc cet ange?

le prince, il cherche à se remettre, mais sans détourner les yeux du portrait. — A peine; assez cependant pour le reconnaître. Il y a quelques semaines, je l'ai rencontrée avec sa mère dans une fête; depuis, je l'ai aperçue dans les églises, où il aurait été inconvenant de la considérer trop attentivement. Je connais son père aussi; il n'est pas de mes amis; c'est lui qui a contesté le plus obstinément

mes droits sur Sabionetta. C'est un vieux soldat, fier et sévère, mais franc et honnête.

conti. — Le père! eh! nous avons ici sa tille!

le prince. — Pardieu! c'est son image volée dans une glace. [Les yeux toujours fixés su?' le portrait.) Vous savez bien, Conti, qu'on ne loue dignement l'artiste qu'en l'oubliant auprès de son ouvrage ?

conti. — Cependant celui-ci m'a laissé bien mécontent de moi-même, et pourtant je suis fier de mon propre mécontentement. Ah! que ne pouvons-nous peindre immédiatement des yeux? Dans ce trajet si long de l'œil au pinceau par la main, on perd tant de choses! Mais, comme je disais, c'est de savoir ce qui s'est ainsi perdu, et comment il s'est perdu, et pourquoi il a dû se perdre, — c'est de cela même que je suis lier; et j'en suis plus lier que de tout ce que je n'ai pas laissé perdre. C'est par là que je me sens véritablement un grand peintre; c'est ma main qui me trahit, et non pas mon génie. Croyez-vous, mon prince, que Raphaël n'aurait pas été le plus beau génie entre tous les peintres, si par malheur il était né sans main? Le croyez- vous, mon prince?

le prince détournant un instant ses regards du portrait. — Que dites-vous, Conti? Et que voulez-vous savoir de moi?

conti. — Oh! rien, rien, pur bavardage! Votre âme tout entière était dans vos regards. Que j'aime de telles âmes et de tels regards !

le prince, avec une froideur affectée. — Ainsi vous comptez vraiment Emilie Galotti parmi les beautés les plus distinguées de cette ville?

conti. — Parmi les beautés les plus distinguées... les plus distinguées de cette ville... Vous vous moquez, mon prince; ou tout a l'heure vous ne regardiez pas plus mon tableau que vous n'écoutiez mes discours.

le prince. — Cher Conti [les yeux toujours attachés .ouïe tableau), comment pouvons-nous nous fier à nos yeux? Il n'est permis qu'à un peintre de porter un jugement sur la beauté.

conti. — Et l'impression de chacun devrait attendre

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