ACTE l, SCÈNE II
un front arrondi de telle ou telle sorte, un nez plus ou moins aquilin , des sourcils au-dessus d'un os creux ou saillant, arqués d'une certaine façon; une ligne, une marque, un signe, une ride, une tache, un rien sur le visage d'un farouche Européen, et te voilà sauvée du feu en Asie! et cela ne serait pas un miracle? Gens avides de miracles, qu'avez-vous donc besoin encore- de déranger un ange?
data. — Quel mal y a-t-il? Si j'osais parler, Nathan... Quel mal y a-t-il à se croire plutôt sauvée parmi ange que par un homme? Ne'se sent-on pas ainsi beaucoup plus rapproché de la cause première et insaisissable de sa délivrance?
nathan. — Vanité, et rien que vanité! La marmite de fer aime à être retirée du feu avec un crochet d'argent, pour se croire elle-même une marmite d'argent! Bah! quel mal y a-t-il, demandes-tu? quel mal y a-t-il?... A quoi cela sert-il, demanderais-je à mon tour? Car ta raison, d'approcher beaucoup plus de Dieu, est une sottise ou une impiété; et rien que cela est un mal... Mais voilà surtout le plus grand mal. Allons, écoute-moi bien. N'est-il pas vrai que vous désireriez, et toi plus que tout autre, rendre quelque grand service à celui qui t'a sauvée, qu'il soit un ange ou un homme; n'est-ce pas? Eh bien, si c'est un ange, quel service, quel grand service pourrez-vous lui rendre? Vous pourrez le remercier, lui adresser vos soupirs et vos prières; vous pourrez vous perdre dans une douce extase pour lui; vous pourrez jeûner au jour de sa fête, répandre des aumônes. Tout cela n'est rien; car il me semble qu'en ceci, c'est vous et le prochain qui y gagnez bien plus que lui. Vos jeûnes ne l'engraisseront pas, vos aumônes ne l'enrichiront pas, vos extases ne le rendront pas plus élevé, votre confiance n'accroîtra pas son pouvoir; n'est-ce pas? Mais, si c'est un homme !
data. — Sans doute, si c'eût été un homme, il nous eût donné davantage occasion de lui rendre service, et Dieu sait combien nous y étions disposées ! Mais il n'a rien voulu; il n'a absolument besoin de rien : mais il trouvait
sa propre satisfaction en lui-môme et par lui-môme comme sont les anges, les anges seulement.
REcnA. — Enfin, lorsqu'il eut disparu...
natiian. — Disparu! disparu! comment donc? Ne se laisse-t-il plus voir sous les palmiers? Comment! l'auriezvous vraiment déjà cherché ailleurs?
daya. — Pas précisément!
natuan. — Non, Daya? non? Eh bian! vois-tu quel mal cela fait? Insensibles fanatiques! Et si cet ange était... était tombé malade!
reclia. — Malade!
daya. — Malade! Oh I non; cela n'est pas.
recua. — Quel frisson m'a saisie! Daya, mon front toujours si brûlant, touche-le, il s'est tout à coup glacé !
natiian. — C'est un Franc1 qui n'est pas habitué à ce climat; il est jeune; il n'est pas accoutumé aux rudes exercices de son état, aux veilles, à l'abstinence.
recha. — Malade ! malade!
daya. — Nathan veut seulement dire que ce serait possible.
nathan. — Et le voilà gisant, sans avoir un ami, ni de l'argent pour se procurer des amis !
recha. — Hélas ! mon père!
nathan. — Il est gisant, sans secours, sans conseils, sans consolations, en proie à la douleur et à la mort !
recha. — Où est-il? où est-il ?
nathan. — Lui, qui pour une personne qu'il n'avait jamais connue, jamais vue..., — c'était assez pour lui que ce fût un être humain, — lui qui s'est précipité dans le feu...
daya. — Nathan, épargnez-la.
nathan. — Qui n'a point voulu connaître, ni revoir celle qu'il avait sauvée, pour la dispenser même de la reconnaissance
daya. — Nathan, épargnez-la.
natiian. — Il ne désire pas la revoir, à moins que ce ne soit pour la sauver une seconde fois... Il lui a suffi que ce fût une créature humaine.