SCENE I
L'appartement de Minna.
MINNA, FRANCISCA
(Au lever du rideau Minna, vêtue richement et élégamment, sort de table, et un domestique dessert.)
francisca. — Il est impossible que vous n'ayez pas encore faim, mademoiselle.
minna. —Crois-tu, Francisca? peut-être me suis-je mise à table sans appétit.
francisca. — Nous avions décidé de ne pas parler de lui pendant le dîner; mais nous aurions dû convenir aussi de n'y pas penser.
minna. — Il est vrai que je n'ai fait que penser à lui.
francisca. — Je m'en suis bien aperçue. J'ai entamé l'entretien sur cent sujets différents; vous avez répondu à rebours sur chacun. [Un domestique apporte du café:) Voilà quelque chose qui peut jeter encore davantage dans la rêverie : le cher et mélancolique café.
minna. — Dans la rêverie ! je ne rêve pas, je pense seulement à la leçon que je me propose de lui donner. M'as-tu bien entendue, Francisca?
francisca. — Oh ! oui. Mais il vaudrait mieux qu'il vous l'épargnât.
minna. — Tu verras que je le connais bien. L'homme qui me refuse présentement avec toutes mes richesses, voudra me disputer au monde entier dès qu'il apprendra que je suis malheureuse et abandonnée.
284 MINNA DE BARNHELM.
francisca, très-sérieusemrnt. — Ce qui est fait pour flatter infiniment un très-délicat amour-propre.
minna. — Épilogueuse! — Voyez donc, ellemegourmandait tantôt sur ma sensibilité, la voilà maintenant sur mon amour-propre. — Mais laisse-moi faire, ma chère Francisca; tu pourras aussi agir à ta fantaisie avec ton maréchal des logis.
francisca. — Mon maréchal des logis?
minna. — Oui : si tu le nies, c'est que cela est vrai. — Je ne l'ai jamais vu; mais d'après tout ce que tu m'en as dit, je t'annonce que ce sera ton mari.
les précédents, RICCAUT DE LA MARLLNIÈRE.
riccaut1, derrière le théâtre. — Est-il permis, monsieur le major ?...
francisca. — Qu'est-ce que cela? Est-ce pour nous?
(Elle va à la porte.)
riccaut. — Parbleu! je me trompe. Mais non, je ne me trompe pas; c est sa chambre.
francisca. — Certainement, mademoiselle, ce monsieur croit encore trouver ici le major Tellheim.
riccaut. — Eh oui I le major de Tellheim ! Juste, ma belle enfant, c est lui que je cherche. <ïu est-il?
francisca. — Il ne loge plus ici.
riccaut. — Comment! il y logeait encore il n'y a que vingt-quatre heures, et il n'y loge plus? Où loge-l-il donc?
minna, s' avançant. — Monsieur...
riccaut. — Ah! madame... mademoiselle... Pardonnez...
minna. — Monsieur, votre erreur est très-excusable, et votre étonnement très-naturel. M. le major a eu la bonté
I. Ce 60t et vil personnage (dont Lcssing s'est donne le plaisir de faire un Français de fantaisi |, parle; un allemand ridicule qu'il n'a pas été i i sibl ■ de traduire exactement. Nous donnons ici eu italiques, et dans toute son intégrité, le frauçais que Lessing lui piête; cela pourra dédommager nos lecteurs de la perte de ce pjtu agrément.