ACTE V, SCENE IX
tellheim. — Vous ne dites rien de plus? rien qui ait rapport à nous?
minna. — Vous rentrez à son service. Monsieur le major deviendra lieutenant-colonel , colonel peut-être ; je vous félicite de tout mon cœur.
tellheim. — Et vous ne me connaissez pas mieux que cela I — Non, la fortune me rendant assez pour suffire aux vœux d'un homme raisonnable, c'est à ma chère Minna seule qu'il appartient de décider si je dois être à d'autres qu'à elle. C'est à vous servir vous seule que ma vie entière sera consacrée. Le service des grands est dangereux, et ne vaut ni la peine, ni la contrainte, ni les humiliations qu'il coûte. Minna n'est pas de ces femmes vaines qui n'aiment dans leurs maris que les titres et le rang; elle m'aimera pour moi-même, et pour elle j'oublierai le monde entier. Je fus soldat par système, je ne sais pas moi-même pour quel principe politique; mais j'avais l'idée qu'il convenait à un homme de s'exercer pendant quelque temps à cette profession, pour se familiariser avec le danger et acquérir du sang-froid et de la fermeté. L'extrême indigence aurait seule pu me forcer à tourner cet essai en vocation, et à faire un métier de cette occupation accidentelle. Mais maintenant que rien ne peut plus m'y forcer, ma seule et unique ambition est encore comme autrefois d'être un homme paisible et satisfait de lui-même. C'est ce que je deviendrai infailliblement avec vous, ma chère Minna, ce que je serai invariablement dans votre société. — Que le lien le plus sacré m'enchaîne dès demain ; et cherchons aussitôt dans l'immense univers le coin le plus doux, le plus tranquille, le plus riant, auquel il ne manque rien pour être le paradis, que la présence d'un couple heureux : c'est là que nous nous fixerons; là chacun de nos jours... [Minna regarde avec inquiétude autour d'elle et cherche à cacher son trouble.) Qu'avez-vous, mademoiselle ?
minna. se remettant. — Vous êtes bien cruel, Tellheim, de me peindre avec tant de charmes un bonheur auquel il faut que je renonce. Ln perte que j'ai faite...
tellheim. — Votre perte? qu'est-ce que vous appelez de ce nom? Tout ce que Minna a pu perdre n'était point
314 MINNA DE BARNHELM.
Minna. Vous êtes enêore la plus douer', la plus aimable, la plus charmante, la plus excellente créature qui soit sous le ciel, toute bonté et toute générosité, tout innocence et toute sérénité; de temps en temps un peu railleuse, quelquefois même un peu mutine. — Ah ! tant mieux ! tant mieux! Minna autrement serait un ange qu'il me faudrait honorer avec terreur et que je n'oserais pas aimer.
(Il veut lui baiser la main.)
minna, la retirant. — Finissez, monsieur. Eh quoi ! quel changement subit! Cet amant si tendre, si passionné, estil le froid Tellheim? Le retour de son bonheur était-il seul capable de lui inspirer cette ardeur ? — Qu'il me permette de conserver du jugement pour nous deux à cause de celle chaleur passagère. — Quand il avait la faculté de réfléchir, je lui ai entendu dire que c'était un indigne amour que celui qui n'avait aucun souci d'attirer le mépris sur l'objet aimé. Cela est juste, et je lâche que mon amour soit aussi pur, aussi noble que le sien. Maintenant que l'honneur le réclame, qu'un grand monarque le recherche, souffrirai-je qu'il se livre avec moi aux illusions de l'amour? que le guerrier plein de gloire se change en un berger langoureux ? Non, monsieur le major, suivez une meilleure destinée.
tellheim. — Eh bien, soit! si le grand monde a plus d'attraits pour vous, Minna... restons dans le grand monde. Qu'il est petit, qu'il est misérable ce grand monde! Vous ne le connaissez que par son beau côté; mais certainement, Minna, vous ne larderez pas... jusque-là j'y consens volontiers. Vos perfections n'y manqueront pas d'admirateurs, ni mon bonheur d'envieux.
minna. — Non, Tellheim, ce n'est pas là ce que je veux dire. Je vous renvoie dans le grand monde, je vous remets sur le chemin de l'honneur, sans vouloir vous y suivre. Il faudra a Tellheim une épouse sans tache, et non une petite Saxonne fugitive qui se sera jetée à sa tète.
telijieim frémissant, et jetant autour de lui des regards égarés. — Qui ose parler ainsi ? Ah ! Minna, s'il arrivait que quelque autre que vous eût pu dire de pareilles choses...