ACTE V. SCENE IX. 3Io
je me redoute moi-même : ma fureur contre lui serait sans bornes.
minha. — Et voilà justement ce qui m'inquiète. Vous ne voudriez pas souffrir la moindre raillerie sur mon compte, et cependant il vous en faudrait essuyer journellement des plus amères. Bref, écoutez , Tellheim, ce que j'ai fermement résolu, et ce dont rie.i au monde ne saura me faire départir.
telliiedi. — Avant d'aller plus loin, mademoiselle... je vous conjure, Minna... Considérez encore un moment que vous allez prononcer ma sentence de vie ou de mort.
minna. — Sans plus de réflexion, aussi vrai que je vous ai rendu l'anneau par lequel vous m'aviez engagé votre foi. aussi vrai que vous avez reçu cet anneau, la malheureuse Minna de Barnhelm ne deviendra jamais l'épouse de l'heureux Tellheim.
tellheim. — Ainsi donc vous rompez nos liens, mademoiselle?
minna. — L'égalité est le plus puissant lien de l'amour. L'heureuse .Minna ne voulait vivre que pour l'heureux Tellheim ; la malheureuse Minna se serait même décidée enfin à augmenter ou à diminuer, en les partageant, les malheurs de son ami. Il s'est bien aperçu que je ne résistais plus que pour sauver les apparences, avant qu'elle n'arrivât cette lettre qui vient encore rompre toute égalité entre nous.
tellheim. — Est-il bien vrai, mademoiselle? Je vous remercie, Minna, de n'avoir point encore brisé le nœud.... Vous ne voulez que le Tellheim malheureux. {Froidement.) Cela est facile. Je sens en effet qu'il ne me convient pas d'accepter cette justice tardive, qu'il sera mieux que je ne reprenne point du tout ce qui a été déshonoré par de si honteux soupçons. Oui, je veux faire comme sije n'avais pas reçu cette lettre : voilà tout ce que j'en fais, voilà tout ce que j'y réponds.
(Il se met en devoir de la déchirer.)
minna, le retenant. — Que voulez-vous, Tellheim? tellheim. — Vous posséder.
minna. — Arrêtez!
316 MINNA DE BARNHELM.
tellueim. — Mademoiselle, elle va être mi.>e en pièces si vous ne vous expliquez pas autrement; nous verrons alors ce que vous aurez encore a objecter contre moi.
minna. — Comment, c'est de ce ton... Ainsi je deviendrai , ainsi il faut que je devienne méprisable à mes yeux?... Jamais: c'est une misérable créature que celle qui ne rougit pas de devoir tout son bonheur à l'aveugle tendresse d'un homme.
tellueim. — C'est fauxl complètement faux!
minna. — Osez-vous bien blâmer vos propres paroles dans ma bouche?
tellueim. — Sophistel Ainsi vous pensez que le sexe le plus faible se déshonore par ce qui peut ne pas être convenable au plus fort. Alors, l'homme peut se permettre aussi ce qui convient à la femme; lequel des deux cependant la nature a-t-efle destiné a être l'appui de l'autre?
minna. — Rassurez- vous, Tellheiml Je ne serai pas tout à l'ait sans appui, dussé-je renoncer à l'honneur du vôtre. J'aurai toujours assez pour mes besoins Fe me suis fait annoncer chez notre ambassadeur, il veut me parler aujourd'hui; probablement il s'intéressera à moi. Le temps s'écoule. Permette/., monsieur le major...
tellheim. — Je vais vous accompagner, mademoiselle.
minna. — Non. monsieur le major, souffrez que...
tellueim. — Votre ombre vous quittera plutôt. Venez, mademoiselle, où vous voudrez, chez qui vous voudrez, partout, chez des amis, chez des étrangers, je veux raconter en votre présence, raconter cenl t'ois par jour quel lien vous unit à moi, et par quelle cruelle obstination vous voulez le rompre.