WERNER, FRANCISCA
francisca, à elle-même. — Oui, certes, c'est un excellent garçon. — Jamais je n'en rencontrerai un pareil. —
Il faut enfin [Elle s'approche de Werner d'un air confus
et embarrassé .) Monsieur le maréchal des logis...
werner, s'essuyant les yeux. — Eh bien?
francisca. — Monsieur le maréchal des logis...
werner. — Que voulez-vous donc, ma petite?
francisca. — Regardez-moi d'abord, monsieur le maréchal des logis.
werner. — Je ne le puis pour le moment... Je ne sais ce qui m'est entré dans les yeux.
francisca. — Regardez-moi toujours !
werner. — J'ai bien peur de ne vous avoir déjà que trop regardée, ma belle enfant ! — Enfin, je vous regarde ! — Qu'y a-t-il ?
francisca. — Monsieur le maréchal des logis... n' a-t-il pas besoin d'une maréchale?
werner. — Est-ce sérieux, ma bonne petite ?
francisca. — Tout ce qu'il y a de plus sérieux!
werner. — Viendriez-vous bien avec moi en Perse?
francisca. — Où vous voudriez!
werner. — Vraiment? Holà ! monsieur le major! ne vous renflez pas tant! J'ai pour le moins une amante aussi tendre et un ami aussi fidèle que vous! — Donnez-moi votre main, ma petite! Tope! Dans dix ans vous serez 'eniine de général... ou veuve!
FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE
Le caractère et la vie de Kotzebue, né le 3 mai 1761, mort en 1819, le plus fécond des auteurs dramatiques allemands et l'un des plus infatigables pol\ graphes qu'on ait vus, offre on contraste frappant avec le caractère si net, les allures si droites de Lessing. II n'eut pas, comme ce grand homme, cet amour fier et désintéressé des lettres qui s'alliait, chez l'auteur du Laocoon, d'Emilia Galotti et de Nathan le Sage, avec le génie de la critique, un sentiment profond de l'art et le plus mâle enthousiasme pour toutes les hautes idées qui font l'honneur de l'humanité.
Écrivain de beaucoup de talent, mais non d'un génie supérieur, Kotzebue ne cessa de mener mille intrigues personnelles ou politiques avec ses travaux littéraires, et ces travaux mêmes s'en ressentirent. Parmi tant d'écrits — vers, romans, théâtre, critique, voyages, politique, histoire — dont plusieurs se recommandent par des côtés remarquables et dont bon nombre obtinrent le plus vif succès à leur apparition, il ne se trouve pas un de ces purs chefs-d'œuvre qui enlèvent absolument le suffrage de la postérité impartiale, et qui atteignent à la suprême beauté, Les plus illustres écrivains de l'Allemagne, contemporains de Kotzebue, refusèrent toujours de frayer avec lui, non sans quelque injustice peut-être pour ses brillantes qualités, mais parce
qu'ils ne pouvaient se résoudre à voir un (ie leurs pairs dans ce quêteur de bruit et de profits, qui visait avant tout au succès immédiat en toutes choses.
t Des rapports étroits de confiance et d'amitié, de correspondance et de société, d'efforts et de travaux pour les progrès de la littérature et de la philosophie en Allemagne, s'étaient établis entre les savants et les gens de lettres les plus distingués de cette contrée. Lessing avait fondé ces relations, dont Goethe devint ensuite le centre, à Weimar. Elles unissaient avec lui Herder, Musaeus, Bahrdt, Schiller, les deux frères Schlegel, etc., et le Journal général de la Littérature était le dépôt commun de leurs tributs pour le soutien de la cause qu'ils cherchaient à faire triompher. Soit que les connaissances de Kotzebue leur parussent trop superficielles, soit que ses doctrines ne fussent pas assez conformes aux leurs, soit enfin qu'ils redoutassent le commerce d'un homme habitué à sacrifier toutes les affections et toutes les convenances au plaisir de dire un bon mot et de faire briller son esprit, ils refusèrent constamment de l'admettre dans leur intimité et de l'associer à leur entreprise. Blessé de cette exclusion et jaloux de la supériorité de Goethe et de la plupart de ses amis et de ses collaborateurs, il se vengea d'eux par un écrit qui fut à la fois un mauvais livre et une mauvaise action *. »
Ce mauvais livre, qu'il publia sous un autre nom que le sien, est un pamphlet odieux, plein d'atroces calomnies, intitulé Bahrdt à la tête de fer, qui déchaîna l'opinion publique d'abord contre l'auteur supposé, puis contre l'auteur réel, découvert enfin et obligé de se rétracter honteusement.
De là une haine incurable de la part du libelliste, et une guerre acharnée contre Goethe et ses partisans, par tous les moyens possibles, mais en vain; car si, dans ses journaux de scandale, il se donna « le triste plaisir d'amuser la malignité publique de ses sarcasmes, et de la voir quelquefois applaudir à sa dextérité
4. Extrait d'une Notice placée en tête du volume qui contient, dans la collection des Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers de Ladvocat, la traduction d'un choix de pièces de Kotzebue par Vinccns-Saint-Laurent (néen 1758, mort en 1825; — correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres). — Ce volume renferme trois pièces : Adélaïde de Wolfinjeii, monument de la barbarie du treizième siècle (en 4 actes); li Prêtresse du Soleil et les Espagnols au Pérou ou la Mort de Bolla, drames (en 5 a t sa).
dans le maniement de si fragiles armes ', » il ne put jamais conquérir ni une autorité sérieuse ni un nom respecté.
De là aussi, on le comprend, des jugements plus que sévères du camp opposé contre l'homme, et, par contre-coup, par entraînement, contre ses œuvres, d'ail leurs généralement surfaites par l'engouement de la foule. Qu'on joigne à cela l'esprit de réaction naturel contre un amour-propre voisin de l'infatuation et irritant dans son impertinence, et l'effet d'une critique dénigrante qui avait exaspéré la race nerveuse des auteurs : on ne sera pas étonné du manque d'équité dont Mme de Staël se plaint dans les jugements portés sur le compte de celui qu'elle défend avec sa générosité habituelle. « Quelques écrivains allemands, dit-elle, n'ont pas été justes, ce me semble, envers le talent dramatique de Kotzebue ; mais il faut reconnaître les motifs estimables de cette prévention : Kotzebue n'a pas toujours respeclé dans ses pièces la vertu sévère et positive; il s'est permis un tel tort, non par système, ce me semble, mais pour produire, selon l'occasion, plus d'effet au théâtre; il n'en est pas moins vrai que des écrivains austères ont dû l'en blâmer *. »
Donner à une pièce de théâtre telle ou telle couleur morale, simplement pour produire plut d'effet, serait, au contraire, un déplorable système, et Mme de Staël ne s'est pas aperçue qu'elle prenait ici un grief pour une excuse ; mais la principale source <les préventions qu'elle signale est plutôt dans les raisons qui viennent d'être exposées que dans les motifs de religion et de décorum donnés en manière d'hypothèse par l'auteur du livre De l'Allemagne.
Ce qui reste acquis c'est que, malgré les nombreux défauts de ses écrits, Kotzebue fut un homme d'une incontestable valeur, et que son théâtre constitue le meilleur de son bagage. Mais avant d'en parler avec quelques détails, il faut esquisser la biographie de ce singulier personnage, afin d'offrir du moins au lecteur les principaux traits de sa physionomie.
Auguste-Frédéric-Ferdinand de Kotzebue, né à "YVeimar et fils