Vincens- Saint Laurent, Ibid
2 De l'Allemagne, 2' partie, chap. xxv.
d'un conseiller de légation, eut pour professeur au gymnase de sa ville natale le spirituel et savant Musaeus , qui s'est fait un nom par ses contes tirés du trésor des traditions populaires. Après avoir étudié le droit et pris ses degrés à l'université d'Iéna, il se tourna tout de suite avec une préférence marquée vers la littérature, qui le sollicitait depuis son enfance. En môme temps commençait pour lui cette vie aventureuse et agitée, que ne devaient soutenir ni l'unité des convictions ni la pensée de quelque vaste et noble entreprise.
Secrétaire à vingt ans, en 1781, du gouverneur général, baron de Bawr, à Saint-Pétersbourg, sur la présentation du comte de Goertz, ambassadeur prussien; nommé ensuite conseiller par l'impératrice Catherine fre, et assesseur à la Cour d'appel de Revel, il est anobli dès 1783 et investi des fonctions de gouverneur civil de la province d'Esthonie. Après un premier voyage h Paris, en 1790, et un assez long séjour à Mayence, il se démet de ses fonctions et s'arrange une retraite champêtre qu'il appelle Freudenthal (Val-Joyeux). Mais il n'y reste pas longtemps et la quitte en 1795, pour aller diriger, à Vienne, le théâtre de la Cour, et pour en revenir au bout de deux ans de fatigues et de dégoûts, non toutefois sans s'y être fait pensionner de la bonne façon. 11 passe par Weimar et n'y reste que peu de temps; puis, au moment où il rentrait en Russie, il est brusquement saisi, enlevé par ordre du czar (offensé ou se croyant offensé par lui dans quelque pamphlet, sans doute), et déporté au fond de la Sibérie. Un panégyrique du czar, sous forme de pièce de théâtre, le Cocher de Paul Ier, lui vaut son rappel après un an d'exil, et mieux que cela, un retour de faveur complet. Le czar lui fait cadeau d'une terre en Livonie, de la direction du théâtre allemand de Saint- Pétersbourg et du titre de conseiller aulique. Paul Ier mort, Kotzebue revint de nouveau en Allemagne, où Weimar et Iéna l'attiraient toujours. Mais ces centres glorieux de la vie artistique et littéraire de la nation allemande reconnaissaient hautement la royauté intellectuelle de Goethe, l'adversaire, l'ennemi personnel de Kotzebue. Il ne put y demeurer et s'en fut voyager en France et en Italie. On le retrouve à Berlin, rédigeant un journal hostile à la France; la bataille d'Iéna le met en fuite. La Russie était son dernier et son plus sûr asile : il y retourne. Alexandre Ier avait de quoi employer cet esprit délié et complaisant;
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son nouveau conseiller d'État et secrétaire le suivit en qualité d'écrivain politique clans la fameuse campagne de 1813, rédigeanLses manifestes, ses protocoles et ses notes diplomatiques de toute sorte. En i 8 1 4, Kotzebue occupe la charge de consul général de Russie à Kœnigsberg. Attaché en 1816. à Saint-Pétersbourg, au département des affaires étrangères, il reçoit enfin en 1S17, sous l'apparence d'une pension de retraite, un traitement annuel de 15000 roubles pour prix de services de mauvais aloi qui devaient causer bientôt sa perte.
« Il était chargé, dit Vincens-Saint-Laurent, de rendre compte à l'empereur Alexandre de l'état de la littérature en Allemagne, et surtout de celui de l'esprit public sur des matières plus délicates et plus importantes. C'était l'époque où, après avoir rétabli l'indépendance nationale et donné à leurs souverains des preuves héroïques de dévouement, les peuples réclamaient pour leur liberté les garanties qui leur avaient été promises. Au milieu de cette fermentation générale des sentiments les plus justes et les plus généreux, Kotzebue, établi d'abord à Weimar, ensuite à Mannheim, ne craignit pas de les combattre et de les blâmer. Selon ses maximes cosaques... les peuples, toujours mineurs sous la tutelle de leurs princes, n'ont aucun droit à des gouvernements représentatifs, ni au libre consentement de l'impôt, nia la liberté de la presse, en un mot à aucune institution constitutionnelle. »
Pour se faire une juste idée de la colère et du ressentiment des compatriotes de Kotzebue, en présence de cette invasion de maximes cosaques jetées à leur face par cet Allemand russifié, qu'ils regardèrent comme un traître sans foi ni loi, il faut se rappeler ses antécédents de publiciste. Jusqu'au renversement de l'empire napoléonien, il n'avait pas seulement prêché l'insurrection, la guerre sainte aux yeux des Allemands contre la domination française, et excité la rage nationale contre l'étranger par ses deux écrits périodiques V Abeille et la Feuille populaire; il avait encore joué le rôle d'un philosophe des plus émancipés, d'un hardi citoyen, passionné pour le bien public et le triomphe de la liberté. Quelques-uns l'avaient soupçonné, connaissant de longue date son caractère équivoque, de servir l'intérêt des souverains ennemis de Napoléon, plutôt que l'intérêt du pays; mais la masse du peuple avait applaudi. Et voilà que ce même homme, une fois l'ennemi commun abattu, essayait d'abattre sa patrie.
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laissant voir ainsi le mobile misérable de sa conduite antérieure, servant d'éclaireur et de guide au despotisme le plus avilissant, se faisant le délateur de toute la jeune Allemagne!
« Un cri général d'indignation s'éleva contre la servilité de ces principes, et quand Y Ami du peuple de Louis Wieland eut fait connaître, par la publication du bulletin, en langue française, prétendu littéraire, que Kotzebue adressait en Russie, sa malveillance contre les écrivains qui professaient des opinions libérales, même les plus sages et les plus modérées, les extraits perfides qu'il faisait de leurs ouvrages, l'infidélité des citations, et la malice des interprétations et des commentaires, l'animadversion fut au comble; et, poussé au crime par l'horreur que lui inspirait un ennemi aussi déclaré de la justice, de la patrie et de la liberté, un jeune enthousiaste, nommé Sand, le poignarda à Mannheim, le 23 mars 1819. »
Les détails qui précèdent n'ont pas trait au théâtre ni aux lettres proprement dites. Mais c'est une page curieuse et instructive de l'histoire du dix-neuvième siècle qu'il est bon de relire; et, lorsqu'il est question d'un écrivain occupé toute sa vie d'inventer des intrigues comiques ou des péripéties tragiques pour la scène, on ne saurait passer sous silence la triste comédie de sa propre existence et le drame terrible qui la trancha par un coup de poignard.
Énumérer ici toutes les publications de Kotzebue, ou même amplement celles qui ont été traduites en français, serait chose fastidieuse et des plus inutiles. Elles n'ont, pour la plupart, ni assez de valeur ni assez d'intérêt aujourd'hui, pour qu'on soit tenté de s'y reporter; et là, pour le dire en passant, est la ligne de démarcation visible entre les œuvres de haulte gressc, comme parle Rabelais, et les œuvres superficielles. Les recueils biographiques et bibliographiques spéciaux ont mission de nous introduire auprès des maîtres et de nous mettre leurs chefs-d'œuvre sous la main ; ils sont aussi les nécropoles où l'on va lire les noms de tout ce qui est bien mort et dûment enterré. Les lecteurs qui voudraient avoir la liste intégrale des écrits de Kotzebue traduits dans notre langue, la trouveront dans la France littéraire de Quérard.
Citons seulement, en dehors du théâtre, V Année la plus remarquable de ma vie, où l'auteur fait le récit de son exil en Sibérie (traduct. franc. 1802), et Souvenirs de Paris en 1804 (trad. par Guilbert de Pixérécourt. 1805). Car, pour le roman des Malheurs de la famille d'Or temberg, il est oublié comme le reste, comme ces prétendues Histoires, si vite dépréciées, de la Prusse et de l'empire d'AIlemagne,œuvres hâtives et partiales qui ne méritaient pas de survivre. Les Souvenirs de Paris ne sauraient même être consultés qu'avec beaucoup de réserve . rien n'étant plus suspect de légèreté ou de malveillance que la majeure partie des récits ou des jugements de Kotzebue, ingrat à plaisir envers les gens de lettres qui l'avaient si bien accueilli en France, comme il se montra toujours plein de fiel pour les plus illustres de ses compatriotes.
Sans "doute, s'il avait eu plus de conscience, comme écrivain et comme homme; si à ses visées encyclopédiques il eût joint l'appui d'une instruction plus solide, ou s'il se fût renfermé dans les limites du genre dramatique, pour lequel il avait une véritable vocation ; en un mot, s'il se fût moins dépensé en agilalionsstéi iles ou mesquines et en essais ambitieusement frivoles, Kotzebue aurait laissé un nom plus respecté et plus grand : il avait de quoi aller plus haut et plus loin.
C'est par son théâtre qu'il se recommande aujourd'hui encore aux yeux de la postérité. C'est là que furent ses vrais et éclatants succès. Là est son mérite capital.
Le goût de Kotzebue pour l'art dramatique « fut encouragé de bonne heure, et successivement fortifié par quelques circonstances favorables. Tandis qu'il étudiait encore à Iéna, admis dans une société où l'on se livrait au divertissement de jouer la comédie, il offrit ses premiers essais à ce théâtre d'amateurs. » l.e succès l'accueillit très-vite. « Attaché, deux ans après, au grand seigneur à qui était confiée la surintendance du théâtre allemand à Saint-Pétersbourg, il trouva là toutes les facilités désirables pour la représentation de ses pièces ; et quelques années plus tard, placé en chef à la tête du théâtre, il profita de cette double occasion pour multiplier ses productions dramatiques, et pour donner à ses talents un plus grand essor. Dans l'intervalle' de ces deux périodes, il avait trouvé le même avantage à Vienne, dans la direction des spectacles de la cour, à la place d'Alxinger. »
Oo pôut dire qu'il profita largement de toutes les occurrences de ce ge-ire.
Le nombre des pièces qui composent son théâtre multiforme est prodigieux. Aussi le fameux critique Heinsius le comparait-il au vieux poète et dramaturge Hans Sachs, le plus fécond des anciens auteurs germaniques. On pourrait encore en quelque façon le comparer au glorieux monstre de la scène espagnole, l'intarissable Lope de Vega. Comme ce dernier, en effet, il est plein d'invention et de ressources ingénieuses; comme lui, il sait trouver des situations vives ou fortes ; et comme lui, il manque l'art suprême pour avoir trop visé au succès du moment; il confond trop souvent la bizarrerie avec l'originalité, l'agitation avec l'émotion, les minuties ou le côté trivial de la réalité avec le laisser-aller de la nature. Mais s'il lui manque la maturité d'où naît la perfection, quelle connaissance et quel instinct des effets <lu théâtre 1
« Kotzebue, dit Vincens-Saint-Laurent, voyait toujours la scène en perspective... Il est vrai qu'il n'imprime pas toujours à ses tableaux la couleur de9 temps, des lieux et deshomrnes qu'il a eut peindre; mais il donne de la vie aux passions qui sont de tous les siècles et de tous les pays, et qui agitent plus ou moins toutes lésâmes; il les montre en action sur la scène avec une vérité quelquefois vulgaire, mais peut-être n'en retrace-t-elle que d'autant mieux à la plupart des spectateurs l'histoire de leur propre cœur. Il amuse, il intéresse, il touche tour à tour; et c'est par ce talent assorti au goût et aux dispositions morales du plus grand nombre, qu'aidé du comédien Iffland, qui, comme auteur, possédait aussi cet art à un assez haut degré, il a plus qu'aucun autre écrivain dramatique contribué à créer un théâtre réel dans son pa\s. *
Par le contraste et le mélange des tons, imités de Shakspeare; par la variété des sujets, des intrigues et des personnages, Kotzebue sut toujours soutenir la vogue extraordinaire qu'il s'était acquise en Allemagne et jusque sur les scènes étrangères. Seulement « ces personnages, comme l'indique fort bien Madame de Staël, à quelque pays, à quelque siècle qu'ils appartiennent, se montrent toujours contemporains et compatriotes : ils ont les mêmes opinions philosophiques, les mêmes mœurs modernes, et suit qu'il s'agisse d'un homme de nos jours ou de la Glle du So-
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leil, on n^voit jamais dans ces pièces qu'un tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le talent théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être réuni avec le don de peindre les caractères tels que l'histoire nous les transmet, et si son style poétique s'élevait à la hauteur des situations, le succès de ses pièces serait aussi durable qu'il est brillant. — Au reste, rien n'est si rare que de trouver dans le même homme les deux facultés qui constituent un grand auteur dramatique : l'habileté dans son métier, si l'on peut s'exprimer ainsi, et le génie, dont le point de vue est universel... et l'on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes, ceux en qui le talent de la conception ou celui de l'exécution domine. »
Le style n'est pas, au dire des meilleurs juges, la partie la plus forte du talent de Kotzebue; il est d'ordinaire plutôt heurté que fondu, et ne s'élève que par exception ; dans ses drames et ses tragédies même, la recherche de certaines métaphores et la pompe de certaines exceptions n'ôtent pas au contour général du langage ce caractère de facilité bourgeoise qui en fait comme une monnaie courante et un peu effacée.
Toutefois Mme de Staël se trompe en paraissant croire que kotzebue s'est fait une loi de réduire le théâtre au langage de la prose, en suivant l'exemple de Lessing. Oubliait-elle que Nathan le Sage est écrit en vers, et que Kotzebue, dans ses tragédies romantiques ou autres, s'est également servi de la forme poétique avec plus ou moins d'art. Il semble même vouloir, dans Hugo Grotius, s'emparer d'un procédé shakspearien qui consiste dans l'emploi alterné de la prose et des vers, la première étant laissée aux personnages et aux pensées vulgaires, les vers étant réservés, au contraire, aux idées et aux personnages nobles.
C'est déjà beaucoup, dans tous les cas, ne fùt-on pas un maître de premier ordre en fait de style, que d'avoir pour soi l'entente parfaite de la scène, la faculté de frapper fort et souvent juste, le don de prendre le public enûnparla chaleur de l'action et par la vigueur du trait.
Pour de l'esprit, du plus piquant, du plus gai, et parfois du plus bouffon (comme dans ces farces pour la digestion, ainsi nommées par lui-même), il ne lui fit jamais faute. Ce diable au • est bien quelque chose.
Dans le nombre des trois cents pièces — ou pou s'en faut —
qui forment la volumineuse collection de son Théâtre, les meilleures sont, parmi les drames : Misanthropie et Repentir, la Réconciliation ou les Deux Frères; parmi les tragédies, Gustave Wasa, Octavie, la Prêtresse du Soleil, les Espag?iols au Pérou ou la Mort de Rolla. Parmi les comédies de Kotzebue, Mme de Staël en cite une empruntée du poëte danois Hollberg, et qui eut beaucoup de succès en Allemagne : Don Ra?mdo de Colibrados. C'est le roman d'un gentilhomme ruiné « qui tâche de se faire passer pour riche et consacre à des choses d'apparat le peu d'argent qui suffirait à peine pour nourrir sa famille et lui. » Elle en vante les scènes très-spirituelles et même très-comiques. S'il est « barbare » au fond, comme elle le dit, de faire rire d'un malheur aussi réel, du moins faut-il avouer que ce n'est pas un petit mérite de changer ce fond de tristesse en gaieté, et se rappeler que rien n'est au fond plus noir que le sujet de Tartufe, et que rien n'est plus gai dans la forme. — Les Deux Klingsberg, la Servante justifiée, la Petite ville allemande, sont encore de fort agréables et ingénieuses comédies.
On peut lire dans l'ouvrage de Mme de Staël l'analyse sommaire et l'appréciation de quelques-unes de ces pièces, notamment des Hussites, de Hugo Grotius et de la Mort de Rolla. — On possède les traductions en français des Deux Frères, comédie en quatre actes (par Weiss, Jauffret et Patra t — 1801), de Hugo Grotius « Fait historique en 3 actes » (J80o), des Deux Klingsberg, comédie en cinq actes (1 807), et de la Servante justifiée, comédie en un acte (par Brazier, Carmouche, et J. de Lasallc — i 8 2 -2 ) .
Comme on le voit pour les Deux Frères, plusieurs pièces de
Kotzebue peuvent aussi bien recevoir le titre de comédie que celui
de drame; ce sont celles qui se tiennent dans un milieu modéré.
'entre le pathétique, âme des œuvres tragiques en vers ou en
prose, et le train ordinaire de la vie.
Indépendamment d-u volume de la collection des Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers, il existe un Théâtre de Kotzebue, traduit de l'allemand par Weiss, professeur de langue allemande au Lycée, et L.-F. Jauffret, membre de plusieurs sociétés tavanies et littéraires1 cl un $ii}q>!ément au théâtre choisi de feu M. de Kotzebue, par M. J.-B. de M. et W. Marseille (1820).