DRAME EN CÏNQ ACT.ES
Le public français s'imagine généralement que la pièce publiée sous ce titre, et reprise de temps un temps pur un de nos théâtres, est l'œuvre même de Kotzubue, traduite et produite en entier. Peut-être l'œuvre originale rendue avec une fidélité scrupuleuse, serait-elle moins de son goût que la pièce arrangée en l'an VII par la citoyenne . sœur du célèbre Môle, alors artiste de l'Odéon et depuis com- : -- Albilre de Vallivon; pièce que les Parisiens devaient revoir bien des fois encore avec ses vieilles coupures de 1798 et son langage suranné, avant que M. Alphonse Pages l'eût rajeunie par une version préférable de tout point, malgré bon nombre de libertés prises avec le texte vrai1 .
Avant la traduction de Bursay, arrangée pour la scène française par Julie Mole, il existait une première version de Misanthropie et Bepentir. par Louis-Antoine Fauvelet de Bourrienne, imprimée à Varsovie, sous ce titre : L'INCONNU, drame en cinq actes, traduit librement d'une pièce allemande du président- de Kotzebue, intitulée : LA MISANTHRO- PIE ET LE REPENTIR *.
1 . Misanthropie et Repentir, drame Je Kotzebue, traJ. nouv. en 4 actes, en prose, Je M. Alpli. Pages, représentée pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon, le 24 décembre 1862. (Broch. édit. par Dentu. — 1863.)
2. Et. Baccigalupi, 1792. — « Cette traduction pleine de défauts, et dont il ne se vendit à Paris qu'un petit nombre d'exemplaires, resta tout :'i fait ignorée; et sans la traduction qu'en fit postérieurement Bursay, enmédien de Bruxelles, traduction acquise et arrangée pour notre théâtre
Aussitôt après Julie Mole (1799) Weiss et Jauffret publiaient une tra duction de Misanthropie « non pas avec le costume français, disent-ils, mais avec le costume allemand, » dans la première livraison de leur collection déjà citée, qui ne fut pas menée jusqu'au terme. Il existe aussi une traduction différente de Weiss seul, avec l'original en regard, « les jugements portés sur cette pièce dans les journaux de Paris, et les anecdotes et lettres publiées à ce sujet. » Enfin l'an Vil voyait encore paraître « l'Inconnu, ou Misanthropie et Repentir, comédie en cinq actes et en vers, imitée du théâtre allemand, par A. -F. Rigaud1. »
La traduction de Weiss et Jauffret, ornée du portrait de l'auteur, précédée d'un extrait de la préface de Kotzebue « mise à la tète de son drame intitulé : l'Enfant de l'Amour, » et suivie d'un autre extrait d'un journal allemand contemporain contenant une critique assez curieuse de la pièce , est faite avec conscience. Cependant , l'auteur avant retouché le style et remanié la distribution de son drame depuis cette époque2, il devenait nécessaire d'en tenir compte, et de proche en proche, la traduction s'est trouvée refaite en entier par nous.
Nous devions adopter le dernier texte comme définitif. Les changements ont presque tous leur raison d'être dans le désir de serrer davantage l'action et d'éloigner tout ce qui est parasite; on remarque plusieurs transpositions et quelques suppressions; enfin, plusieurs allusions ou comparaisons primitives, vieux style, effJeuranl la politique, sont remplacées par des traits plus neufs, en rapport surtout avec les tendances antifrancaises qui Be firent jour de toutes parts après la chute de Napoléon.
Comme plus d'un passage retranché ou modifié méritait de ûier l'attention, nous avons mis en mue çà el là ce qui ne figurait plus dans
par la citoyenne .'1/0/ •'. . . Kotz ïbu i ne serait \ as encore connu en France . » (Avertissement des éditeurs en tête du toine Ier du Théâtr&de Kotzebue, trad. par Weiss et Jauffret.) Julie Mole s'était fait aider par Patrat. Malgré l'insuffisance et les défauts de cette adaptation, qui fut jouée pour la première fois au théâtre du Faubourg Sa at-G rmain le septidi 7 nivôse an VII (27 décembre 1798), par les acteurs de l'Odéon Saint-Phal, Grandmesnil, Dorsan, Plabert, Naudet, Picard, Julie Mole, etc., ce fut un succès de vogue et un succès durable. La pièce de Kotzebue eut les honneurs de la parodie au Vaudeville, dans une blu stte de Jouy et Longchamps.
\. Représentée sur le théâtre des Jeunes Artistes avec Lepeintre et Monrosepour interprètes.
2. C'est l'édition publiée l'année même de la mort de Kotzebue (1819), reproduite par toutes les autres éditions successives, qui fait loi.
le texte, afin de fournir au lecteur le moyeu de comparer le premier
jet avec la dernière façon. Outre ces variantes, nous avons noté les différences introduites dans l'agencement de la pièce. On aura là, en dehors des qualités de l'œuvre, un objet d'étude des plus intéressants.
Quant à la traduction de M. Pages, si nous n'avons pas cru pouvoir nous a lenir, c'est que, tout en déclarant prendre pour base le texte définitif de 1819 (est-il bien sur de ne pas se tromper?), et en revenant aux allures de l'original dont Julie Mole s'élail si hardiment écartée, il ne s'est pas Tait faute pourtant de remanier, lui aussi, avec plus de bonheur, l'œuvre que l'on s'est proposé ici de traduire intégralement. h Les scènes accessoires, dit-il, ont été traduites librement, quelquefois même coupées, surtout depuis la reconnaissance de Horst et de Meinau, après laquelle toute lenteur agace... Ces coupures oui allégé m acte sans retrancher aucun effet. Les scènes importantes ont été rendues, au contraire, avec beaucoup de fidélité, car elles sont admirablement conduites par Kotzebue. On a poussé an comique les rôles de Bittermann et de Peters. On a supprimé enfin quelques pas- !H peu trop germaniques qui eussent fait sourire le public trèspeu naïf du second théâtre français »
ii ne nous appartient pas de nous l'aire juye des répugnances ou de la condescendance possible d'un public français en face de certaines . - maniques ou autres, qui peuvent lui sembler un peu niaises, ou de certaines trivalités qui lui sembleraient un peu grosses. Dans bien des cas, cependant, ne bénéficierait-il pas, en revanche, du naturel de mainte expression, sans risquer de porter unjugemenl raire en attribuant à l'auteur lui-même les petits péchés ou les bonnes intentions du traducteur?
Nous devions au lecteur ces explications, afin d'établir comment .1 se fait que nous croyons devoir donner une traduction nouvelle et complète d'une pièce que tout le monde pense bien et dûment connaître. Il ne faut rien exagérer, et nous ne prétendons pas que ces supins de texte ou ces remaniements de scènes aient une importance capitale : ils ne touchent pas au fond de l'œuvre et n'en modifient la forme que pour activer l'ai lion. Mais suppressions et remaniements ne sont pas aujourd'hui notre affaire : dès que nous abordons un auteur, nous le voulons tel qu'il est, ou point.
Le sujet de Misanthropie et Repentir est fort simple.
Le héros du drame, misanthrope qui ne \eiil pas être consolé,
est le meilleur el le plus taciturne des hommes. François, bob domestique, l'admire el se modèle sûr lui. sans rien savoir de son passé. Us ont loué, quand l'action commence, un coin du parc du comte de Wintersée, ne se laissanl aborder, encore Lien moins interroger pai personne. L'Inconnu, en qui nul ne devinerait le baron de Meinau, cache une douleur pire que le deuil causé par la mort d'une personne aimée : c'esl la perte d'une personne vivante, aimée et méprisée, c'est la fuite déshonorante de sa femme, dont le souvenir le poursuit partout. le fait douter de (oui et lui rend l'humanité odieuse... Odieuse? Il le croit, du moins, il le dit; mais François, ni ceux qu'il oblige, commi le vieux Tobie, n'en croient pas un mot. Il ignore que dans ce même lieu, dans le château du comte, sous le nom de .Mme Muller, chargéi par la comtesse de la surintendance de son intérieur, se trouve sa propre femme, Eulalie, min ants remords, et cachant sa honte eomme il cache la plaie de son cœur. On devine le reste : « parte des deux époux ; entretiens qui mettent dans tout leur jour la générosité, mais aussi l'austère fierté de l'un, la distinction et la sensibilité de l'autre; scènes incidentes el péripéties qui ont pour but de les rapprocher; reconnaissance finale : coup de théâtre! Grâce aux enfants (innocentes machines dramatiques arrivant pour le dénoûmenl . les mains séparées pour toujours s'unissent de nouveau, et la Misanthropie pardonne au Repentir. Ce fut, dans le temps, un succès de larmes: en toute franchise, la pièce reste vraiment émouvante, maigre ses défaut* el n'en déplaise aux oiseaux moqueurs de la critique, le sentiment > est pris dans le \if. très-humain, avec une pointe de sensiblerie : c'était la marqu ■ de l'époque. I.a pièce, bien jouée, fait toujours plaisir. non eeries eomme elle faisait jadis, quand les époux Sclircrder la jouaient, en grands tragédiens, devant le public allemand, ou lorsque Talma et Mlle Mars la présentaient au publie français : mais ils n'ont pas to il emp rté ai i e eux '.
lui '1823. la reprise de Misanthropie ci Repentir fax ces deux grands artistes eut le plus xif succès, bien que l'on jouât toujours la prose de Julie Mole. « En 1855, dit M. Pages, dans la préface de sa traduction, le Théâtre-Français, sentant bien que cette prose devcnait'impossible, demanda une traduction nouvelle à un bon, vrai et charmant poëte. ce pauvre Gérard de Nerval qui mourut si misérablement la même année. Les acteurs forent Geffroy, Leroux, Maubant, Monrose, Mirecourt, etc., el Mlle Judith. Malgré 1 talent du traducteur et des interprètes, la piècî réussit peu et ne fut même pas imprimée. »
« Ce fut le 9 octobre 1T8S. dit Kotzebue, que je conçus l'idée d'écrire Misanthropie et Repentir, et le 4 novembre suivant j'avais achevé cette pièce. Le sujet m'en avait paru si louchant que je le traitai tout de suite, quoique à cette époque de ma vie ma santé fût très-àltérée. Une fièvre lente me consumait... Mes forcesneme permettaient plus de monter aucune colline, aucun escalier... et des médicaments étaient toute ma nourriture. Mes nerfs étaient alors si faibles, que la seule idée de la dernière scène de mon drame, qui n'existait encore que dans mon imagination, me faisait pleurer. — Il n'y a point d'auteur qui n'ait de l'amour-propre... Mais j'en appelle.au témoignage de tous ceux qui me connaissent, jamais, dans mes rêves les plus séduisants, je n'avais osé me flatter que le drame de Misanthropie et Repentir aurai) le prodigieux succès qu'il a obtenu. Ce ne fut qu'en tremblant que je l'envoyai à Berlin. Peu de temps après, passant moi-même par cette ville, je n'osai retirer de ma malle une autre pièce de moi intitulée les Indiens en Angleterre, ne la jugeant pas digne d'être jouée sur le théâtre II fallut le succès de Misanthropie et Repentir pour m'encourager; et certes, je délie tous les critiques d'avoir dit autant de mal de mes productions que j'en ai pensé moi-même... On a daigné encourager mes effort-. On a fait plus, grâces au ciel... et la tête ne m'en a pas tourné. — A présent on tombe dans une autre extrémité : on déon ravale tout ce que j'écris. On attribue au jeu des acteurs le succès de mes pièces : et l'on me taxe d'immoralité, quoique mes drames soient auss> moraux, et. à coup sûr, moins ennuyeux que les plus gros volumes de sermons *. »
Nous avons pensé qu'on lirait avec intérêt les* lignes précédentes, comme celles qui suivent, tirées du Journal analytique et critique de* pièces jouées sur les principaux théâtres de f Allemagne*. Le journaliste de 1790 est plein d'enthousiasme et de comparaisons fleuries. Toutefois il fait Bes réserves, et, s'il émet quelques reproches bizarres, plusieurs de ses critiques ne manquent pas de justesse.
« Parmi nos nouvelles productions dramatiques, dit-il. il sérail difficile d'en trouver une qui eût fait sur le spectateur une impression aussi générale, aussi profonde, aussi durable. » Il signale l'auteur, avec qui il avait fait connaissance à Berlin, comme « un jeune homme aussi spirituel que modeste » et déclare qu'il possède « éminemment »
1. Extrait fie la préface de Y Enfant de l'Amour, cité par "vV --.
2. Publié à Hambourg par Scbink. {Année 1790. — Du G octobre.) — Extrait cité par Weiss.
le talent de l'invention. « Doué d'une imagination ardente, il connaît aussi l'art de bien préaenter les objets, d'offrir des caraclèrea neufs, de Lien choiBir .ses situations, de dialoguer d'une manière saillante, et cependant facile et naturelle. » On conviendra que de tels él- ■ avaient de quoi rendre un peu glorieux un jeune homme de 28 ans, surtout lorsqu'ils ne faisaient que confirmer le suffrage du public.
« Ce sont surtout les caractères fortement tracés dans Uisauihropit et Repentir, qui font le succès de ce drame. Le rôle du baron de Meinau, et celui de .Mme Millier, ces deux rôles, si bii o n ndus par M. et Mme Schrœder ', méritent une attention particulière... Ce Bittermann, qui correspond avec tout l'univers, qui se prétend si bien instruit, qui est si content de sa personne, est un caractère vraiment original. » El plus loin : « Laissons la cri écrier sur le employés
par l'auteur pour exciter en nous une profonde émotion. Quelle dispute sur la cause des situations qu'il a amenées et sur la moralité de l'ensemble!... 11 nous suffit que ees situations nous entraînent, qu'elles nous intéressent malgré
Cependant, le critique reconnaît qu'une fois le moment de l'illusion passé, la raison doil . se rendre compte des
sorts et de la vérité du drame. Il lui semble donc que, dans i pièce, (• certaines transitions du pathétique au comique ne sont pas ... Ainsi, dans le deux» . l'apparition de Char-
lotte immédiatement après le monologue profondément senti d'Eulaltt . qui a ébranlé notre ànie, est extrêmement révoltante, et détruit omis toute l'impression de la scène précédente. De plus, le pa-
ordant d'une sensation profonde au persiflage do ment pénible pour l'actrice qui fait le rôle d'Eulalie. Le timlire de sa voix, d'après la nature des choses, doil encore avoir conser symptômes du sentiment dont elle ir. Elle.
doit avoir le ion tremblant et supplia