ACTE II, SCENE I. 3G
savez sans doute qu'il a quitté le service et qu'il compte finir ses jours paisiblement à Wintersée?
bittermann. — Que dites-vous là? Je n'en savais pas un mot.
pierre. — Ni moi non plus1.
bittermann. — Mais tant mieux! C'est à présent que le vieux Bittermann va commencer à vivre.
pierre. — Et le vieux Pierre aussi.
bittermann. — M. le comte reçoit toujours à chaque courrier l'Impartial correspondant de Hambourg, s'il m'en souvient, et nous, nous avons aussi nos sources.
pierre. — Oui, nous avons nos sources!
bittermann. — Nous recevons des lettres de tous les côtés.
pierre. — C'est moi qui vais les chercher au bureau de poste.
bittermann. — Y a-t-il quelque chose de nouveau dans le monde politique, monsieur le major?
le major. — Rien qui ait ombre d'importance.
bittermann, d'un air mystérieux. — Ha! ha! ha ! Nous savons déjà depuis deux mois que la guerre va recommencer.
pierre. — Oui, nous le savons depuis longtemps.
le major. — Vraiment? On n'en sait rien dans la capitale.
1 . Entre cette réplique et la suivante Je Bittermann, l'ancien texte contient ce passage : « Le major. Vous avez connu notre vieux prince? Il n'aimait pas les soldats, il n'en avait que juste le nombre nécessaire pour garder son château et les portes de la ville. En cela, selon moi, il Faisait bien; car, s'il s'agissait d'une attaque sérieuse, son pays n'y suffirait pas, et pour un simple amusement deux ou trois mille hommes sont de trop. Autres temps, autres mœurs Le vieux prince mourut, et son fils échangea ses poupées en bois contre des poupées vivantes. Dès loi s, on n'a plus vu, tout le jour, qu'exercices militaires. A quatre heures du matin, le jeune prince était déjà à cheval. Tout cela n'a point arrangé mon beau-frère le général. Jusqu'alors il avait reçu tous les rapports dans son fauteuil et ne se montrait à la parade qu'une fois au plus chaque semaine; et maintenant, il lui fallait sacrifier à ces jeux d'enfants ses aises, son repos... Vite, il a donné sa démission. » Ce joli tableau humoristique des petits princes allemands de l'ancien régime, essayant de iouerau soldat, fut supprimé plus tard, quand les circonstances eurent changé.
bittermann. — Voilà qui est plaisant! Ha ! ha! ha!
le major, impatienté. — Une autre fois, nous reparlerons politique. Mais dites-moi, monsieur Bittermann, n'y a-t-il pas ici une amie de ma sœur?
bittermann. — Une amie de madame la comtesse? Non pas, que je sache.
pierre. — Non, il n'y a pas d'amip.
le major. — Madame Millier...
bittermann. — Ah! vraiment, madame Mûller!
pierre. — Oh! celle-là, elle demeure au château.
bittermann. — Mais elle n'est pour ainsi dire que surintendante.
le major. — Une étrangère, n'est-ce pas?
bittermann. — Tout ce qu'il y a de plus étrangère.
le major. — D'où peut-elle être?
bittermann. — Grand Dieu! Je serais fort embarrassé de vous le dire.
pierre. — Et moi aussi.
bittermann. — Pas un de mes correspondants n'a pu me renseigner sur elle.
pierre. — Ni moi non plus1.
le major. — Comment vit-elle?
bittermann. — Bah! on pourrait en jaser longuement.
le major, très-attentif. — Sa conduite?...
bittermann. — Je ne veux, pas en dire ce qui s'appelle du mal; mais il est de mon devoir, en ma qualité de vieux serviteur de la maison de Wintersée, d'informer mes maîtres de ce qui pourrait porter préjudice à leurs revenus.
le major. — Voyons!
bittermann. — M. le comte croira, par exemple, qu'il a dans sa cave quarante à cinquante bouteilles de vieux Hochheimer-? Ah bien oui! Il y en a dix ou quinze! Ce-
1. Toute la partie du dialogue intercalée ici, entre cette réplique et celle qui commence par ces mots, vers la fin de la scène : « 11 me semble que j'entends dans l'escalier la voix argentine, etc., » formait, avec quelques modifications de détail, la scène vu de l'acte IV dans l'ancien '■•xte.
"2. Cru des bords du Rhin de qualité supérieure.