ACTE V, SCÈNE IX
que la conscience de vivre aux dépens de la fortune d'un homme que j'ai pu trahir si ignoblement!
l'inconnu. — Prenez, madame, prenez!
eulalie. — J'ai mérité cette humiliation, mais je me sauve auprès de votre générosité. — Faites-moi grâce !
l'inconnu, à part. — Dieu, quelle femme ce malheureux m'a ravie ! (// met le papier dans sa poche.) Bien, madame, j'honore vosraisons, je ne persiste pas dans ma demande; mais seulement sous la condition que, si jamais vous manquez de quoi que ce soit, je serai le premier et le seul a qui vous vous adresserez franchement.
eulalie. — Je le promets.
l'inconnu. — Et maintenant, je puis demander au moins que vous repreniez votre propriété, vos parures.
(Il lui tend un écrin.)
eulalie, émue. Elle ouvre récrin, sur lequel elle laisse tomber des larmes. — Hélas I cette parure, vous me l'avez donnée ce soir même où mon vieux père a uni nos mains. — Je l'ai portée le jour de mon mariage, — elle fut témoin de mon serment joyeux : — il est brisé! Dans ce temps j'avais un cœur pur, — le repentir ne peut le racheter! — Ce collier je l'ai reçu à mon jour de naissance. — Vous aviez arrangé une fête champêtre, — nous étions si joyeux! — Cette épingle, je l'ai reçue de votre main lorsque j'eus mis au monde mon Guillaume! Ah ! que le souvenir des joies évanouies est pesant, quand le crime l'empoisonne! — Non, je ne puis garder ces parures! — Si ce n'est votre intention de torturer une femme déjà si malheureuse à leur vue, reprenez-les! [Elle lui tend la cassette, après avoir pris l'épingle.) Que celte épingle me soit un souvenir de la naissance de mon Guillaume !
l'inconnu, dans une grande émotion qu'il cherche à cacher; il prend la cassette, la figure tournée de l'autre côté. — Non, je n'y puis plus tenir! (// se retourne vers elle. Son ton n'est ni brusque, ni doux, ni ferme, ni tendre, mais participe de tout cela.) Adieu !
eulalie. — Une minute seulement ! Une seule question ! Tranquillisez le cœur d'une mère ! Mes enfants vivent-ils ?
l'inconnu. — Ils vivent.
eulalie. — Et ils vont bien?
l'inconnu. — Oui.
eulalie. — Dieu soit loué! — Et mon Guillaume a-t-il bien grandi ?
l'inconnu. — Je le présume. eulalie. — Et Amélie, est-elle toujours votre favorite?
(L'Inconnu reste muet, combattu entre l'honneur et l'amour, très-ému.)
eulalie. — Homme généreux! je vous en prie, laissezmoi voir une seule fois mes enfants. Avant de partir, que je les serre contre mon cœur, que je les bénisse et que je baise en eux les traits de leur père! un seul embrassement maternel, et nous nous séparons pour toujours!
l'inconnu. — Volontiers, Eulalie, — ce soir-même. — J'attends les enfants d'un moment à l'autre. Ils ont été élevés dans la ville voisine. J'y ai envoyé mon domestique.
— Il pourrait déjà être de retour. — Je vous donne ma parole que, dès qu'ils arriveront, je vous les enverrai- au château. — Ils peuvent y rester jusqu'à demain avec vous.
— Oui, jusqu'à demain matin, — alors je les prendrai avec moi!
(Une pause.) (La comtesse et son frère, qui ont entendu avec le plus vif intérêt, à quelques pas de là, se font dos signes. Le major entre dans la cabane et revient avec François et les deux enfants. Il donne le garçon à sa sneur, qui se met derrière Eulalie ; lui-même va derrière Meinau avec Amélie.)
eulalie. — Ainsi, nous n'avons plus rien à nous dire dans cette vie. [Elle s'arme de toute sa résolution.) Adieu, homme généreux! oubliez une malheureuse qui ne vous oubliera jamais t [Elle s'agenouille et sdisit sa main.) Laissez-moi serrer celte main contre mes lèvres, celle main qui m'a appartenu.
1. Passage Bupprimé : ■> Hélas! si voua saviez combien, pendant ces trois terribles années, mon cœur était attaché a ces enfants! Comme mes yeux étaient tout à coup inondés do Larmes, des que je voyais sur ma route un garçon ou nue fille de leur £ge ! Comme quelquefois, m'as- Beyant au crépuscule, dans ma chambre isolée, je repaissais mon cœur de douces illusions, berçant en idée sur mes genoux tantôt mon Guillaume, tantôt mon Amélie. Oh! permettez-moi do les voir encore une fois... Un seul embrassement..., etc. »