‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 415 sur 442 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

olmers. — Enfin, ma bien-aimée, nous voilà seuls ! et je puis vous dire de tout mon cœur...

sabine. — Quoi? Tout ce que vous pouvez me dire, je le sais depuis longtemps.

olmers. — Mais il faut que je vole les moments...

sabine. — Vous êtes tous les mêmes. L'amant ne trouve jamais assez de temps pour redire mille fois ce qu'il avait dit mille fois. Le mari pourrait causer toute la journée, mais il marche par la chambre et grogne.

olmers. — Je ne veux pas croire...

sabine. — Que vous le ferez ainsi? Non, j'espère que non aussi. Mais il est vrai que les amants et les alouettes ne chantent qu'au printemps, et encore faut-il être content lorsqu'ils ne s'envolent pas à l'automne.

olmers. — Je vous jure...

sabine. — Ne jurez pas trop haut. Nous sommes entourés ici d'une douzaine d'oreilles. Voici la chambre à coucher de mon père; il a encore de la lumière. Ici demeure ma grand 'mère; bien sûr qu'elle chante encore sa prière du soir. Là, en face, se trouve mon oncle; peut-être qu'il feuillette encore ses romans; et là-haut, dans la mansarde, M. Sperling fait peut-être encore un sonnet pour moi. Puis il ne se passera pas longtemps avant que le veilleur de nuit arrive avec son cor et le garde-feu 1 avec sa crécelle.

olmers. ■■ — Charmant! Sans doute on allumera aussi bientôt la lanterne?

sabine. — Non pas. Nous avons clair de lune.

olmers. — Vers le matin seulement.

sabine. — Cela ne fait rien. Il se trouve dans le calendrier et nous tenons à une sage économie.

olmers. — Naturellement, avec ce pavé magnifique...

sabine. — Ne vous moquez pas et soyez content de n'avoir eu que le nez écorché.

olmers. — Mais, mon cher amour, nous aurions été beaucoup plus tranquilles dans ma chambre.

1 . Il s'agit ici d'un guetteur de ville chargé de veiller spécialement au feu.

sabine. — Croyez-vous? Oui-da. — C'est dommage qu'ici, à Kraehwinkel, cène soit pas l'habitude des jeunes tilles d'aller dans la chambre de leur amant. Ici, dans la rue, je me trouve pour ainsi dire sous la garde de tous mes parents.

olmers. — Et au besoin vous pouvez demander le secours du veilleur de nuit.

sabine. — En effet, monsieur

olmers. — J'avais cru que comme ma fiancée...

sabine. — C'est ce que ne suis pas encore, et si vous continuez d'agir si sottement, c'est ce que je ne deviendrai probablement jamais.

olmers. — Sottement? En quoi?

sabine. — Quel démon vous a conseillé de nommer ma grand'mère madame? Elle est madame la Sous- Receveuse des t ail les, remarquez-le bien.

olmers. — Soit. Demain elle l'entendra au moins trois cents fois.

sabine. — Plus vous le direz, mieux cela vaudra. Et pourquoi n'avez-vous rien mangé ce soir?

olmers. — Parce que je n'avais pas faim.

sabine. — Cela ne fait rien. C'est un mauvais amant que celui qui ne se moque pas d'une indigestion pour l'amour de sa dame.

olmers. — Bien; je mangerai comme le célèbre Paul Tartine1.

sabine. — Et pourquoi avez-vous bâillé lorsque mon père a raconté ce long procès?

olmers. — Justement parce qu'il était si long.

sabine. — C'est égal. Il faut écouler avec patience et attention.

olmers. — Avec attention? Quand vous êtes en face de moi !

sabine. — En face de moi vous avez bien pu bâiller! Et étiez-vous donc fou, d'alleV dire, lorsque mon oncle vous tait l'étalage de sa bibliothèque, que c'est de la pacotille pure?

1 . /'.;«/ Bulterbrod. Locution proverbiale (Buttrrbrod, tarlint de beum).

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