‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 42 sur 442 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

que l'aiguille ne pourra plus en recoudre les lambeaux, j'irai vous trouver, et vous emprunter de quoi en faire un nouveau, soit du drap, soit de l'argent. Ne me regardez pas d'un air si sombre! vous pouvez vous rassurer; il peut encore aller longtemps. Vous voyez, il est encore dans un état assez convenable : seulement il a vers le bout une vilaine tache; il est un peu brûlé : cela se fit le jour où j'emportai votre fille au travers du feu.

NATHAN saisit le pan du manteau et le regarde. — Il est pourtant singulier que celte vilaine tache, que cette brûlure rende à un homme un témoignage plus favorable que sa propre bouche. Je voudrais la baiser... cette tache 1... Ah! pardon; c'est malgré moi.

LE TEMPLIER. — Quoi?

nathan. — Une larme est tombée dessus.

le templier. — Cela ne fait rien : il est tombé plus d'une larme dessus. — Mais ce juif commence à me troubler.

nathan. — Seriez-vous assez bon pour envoyer une fois votre manteau à ma fille?"

le templier. — A quoi bon?

nathan. — Pour presser cette tache de ses lèvres; car elle a vainement souhaité d'embrasser vos genoux.

le templier. — Mais, juif, vous vous appelez Nathan?... Mais, Nathan, vous placez vos paroles d'une manière.... tout à fait heureuse.... pénétrante. Je suis embarrassé.... Vraiment.... j'aurais....

nathan. — Tournez-vous et retournez-vous comme vous voudrez, je vous devine. Vous étiez trop bon, trop honnête pour montrer plus de courtoisie. La jeune fille était tout sentiment; son messager féminin était tout obligeance ; le père était absent. Vous avez voulu prendre soin de sa bonne réputation; vous avez fui cette épreuve; vous avez fui pour ne pas vaincre. J'ai à vous en remercier.

le TEMrLiER. — Je dois avouer que vous savez comment les templiers devraient penser.

nathan. — Les templiers seuls? ils le devraient seulement? et seulement parce que la règle de leur ordre le

commande ?... Je sais comment pensent les hommes bons : je sais qu'il y a en tout pays des hommes bons.

le templier. — Avec quelque différence, j'espère?

nathan. — Oui, des différences de couleur, d'habillement, de forme.

le templier. — Et ici il y en a plus, tandis que là il y en a moins.

natuan. — Cette différence n'est pas fort remarquable. Le grand homme a besoin de beaucoup de terrain : plusieurs croissant trop près les uns des autres, brisent mutuellement leurs branches. De braves et médiocres gens comme nous se trouvent ensemble partout et en foule; seulement il ne faut pas que l'un décrie l'autre : il faut que le rameau sache vivre doucement auprès du rameau; il faut qu'une branche du sommet ne s'imagine pas qu'elle seule n'est pas sortie de la terre.

,le templier. — Très-bien dit ! — Mais connaissez-vous le peuple qui le premier a professé ce dédain? Savez-vous, Nathan, quel peuple s'est le premier intitulé un peuple élu? Eh quoi! quand je ne haïrais pas ce peuple, pourrais-je m'empècher de le mépriser à cause de son orgueil; son orgueil qu'il a légué au chrétien et au musulman; cet orgueil de croire que son dieu est le seul dieu légitime? Vous êtes surpris que moi, un chrétien, un templier, je vous parle ainsi. Quand et en quels lieux la pieuse fureur d'avoir le meilleur dieu et de contraindre tout l'univers à adorer ce même dieu s'est-elle montrée sous un plus sombre aspect qu'ici et en ce moment? Celui à qui maintenant, a qui dans ces lieux les écailles ne tombent pas des yeux... Cependant reste aveugle qui voudra ! Oubliez ce que je vous ai dit, et laissez-moi.

(Il veut s'en aller.)

nathan. — Ahf vous ne savez pas combien étroitement je vais m'attacher à vous : venez, venez, il faut que nous soyons amis. Méprisez mon peuple tant que vous voudrez; nous n'avons ni l'un ni l'autre choisi notre peuple. Sommes-nous noire peuple? qu'appelle-4-on donc peuple? le chrétien et le juif sont-ils chrétien et juif avant d'être

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