SCÈNE I
Espace vide au milieu d'uue forêt.
FEMMES et ENFANTS partagés en divers groupes.
cora, agenouillée près de son fils qui repose sous un arbre, sur un lit de mousse autour duquel elle plante des branches de verdure. — Tu dors toujours, enfant chéri. Ne veux-tu pas ouvrir tes deux petits yeux bleus, afin que ta mère croie voir ceux de ton père! (Se relevant avec inquiétude.) Hélas! où sont les yeux de son père? brillent-ils encore? voit-il encore le jour?...
Des fuyards leur apportent le bruit de la défaite des Péruvien*: puis un autre vient annoncer la victoire. Mais au cri répété de Cora « Et Alonso ? » On ne répond que par ces mots : « Je ne l'ai pas vu. » 11 n'est question que de Rolla.
SCÈNES II et III. — Ataliba, Rolla. troupes. — Les femmes couronnent avec transport Ataliba et Rolla. Cora se jette aux pieds du roi, et l'interroge avec angoisse: il lui promet de tout faire pour obtenir la liberté d'Alonso en échange d'une rançon, s'il est encore vivant. Rolla adjure ensuite Cora de mettre sa confiance dans les dieux.
cora. — Ils m'ont abandonnée!
En vain son ami d'enfance s'efforce de la consoler :
rolla. — La douleur te rend ingrate; ce que les dieux t'ont donné miraculeusement, ils peuvent aussi miraculeusement le conserver.
cora. — Et dans le cas contraire? si Alonso... Ah! je ne puis achever.
bolla. — Ton fds est-il sans père tant qu'existe Rolla?
cora. — Peux-tu aussi remplacer sa mère? Ou penses-tu que je puisse survivre à la perle d'Alonso?
rolla. — Pour l'amour de ton fils, oui.
cora. — Faudra-t-il qu'il suce du sang à ma mamelle? faudrat-il qu'il ne soit baigné que des larmes de ?-a mère?
rolla. — La main adoucissante du temps, l'amitié du roi. mon amour...
LA MORT DE. ROLLA. oii
cora. — Loin de moi votre amitié, votre amour! Une poignée d'herbe ne rend pas au cultivateur sa moisson détruite par la grêle.
rolla. — Écoute donc Y ami d'Alonso, puisque tu repousses le tien.
cora. — L'ami d'Alonso! qui ne l'était pas?
bolla. — Ses dernières paroles avant le combat...
cora, avec anxiété. — Ses dernières paroles ! Parle.
rolla. — Il m'a confié deux dépôts précieux : sa bénédiction pour son fils et un vœu pour toi.
cora. — Un vœu!... le dernier... explique-toi.
rolla, brusquement et d'un air sombre. — « Si je meurs, dit-il, en serrant ma main dans sa main tremblante, que Cora soit ton épouse! »
cora. — Ton épouse!
rolla. — Je l'ai promis et nous nous sommes séparés.
cora. — Ah! une lumière épouvantable m'éclaire. Aionso! tu es la victime de ta loyauté. Que n'as-tu gardé le silence, au lieu de léguer ces tristes attraits à un avide héritier?...
rolla. — Quel effroyable soupçon assiège ton âme!
cora. — C'est évident : vous l'avez placé au poste où la mort était inévitable. Sa valeur s'est laissé facilement abuser par votre artifice... Il est allé, il a volé... il s'est précipité sur les épées... Vous l'avez vu et vous avez souri...
rolla, étonné. — Cora!
cora. — Avoue-le : tu aurais pu le sauver; mais ce qu'il t'avait légué s'offrait ù tes yeux. Il a été frappé... tu as détourné la vue...
rolla. — 0 soleil! que me faut-il endurer!
cora. — Puisque tu ne l'as pas égorgé de ta propre main, de quoi la pauvre veuve a-t-elle à se plaindre? La main que tu lui présentes ne dégoutte pas du sang de son époux : tu n'as fait que voir sa mort !
rolla. — C'en est trop.
cora. — Et ce dernier vœu... qui sait même s'il est sorti de la bouche d'Alonso? les morts sont complaisants.
roi. la. — Cora, prends mon épée et ôte-moi le jour.
cora. — Pourquoi ne pas vivre pour l'amour? pour un amour dont les fleurs écloront sur le tombeau de ton ami? — Mais écoute aussi mon serment, comme tu as reçu le vœu d'Alonso : mon fils sucera du poison dans mon sein, plutôt que nous ne te donnions, moi le nom d'époux, et lui celui de père.
rolla. — Appelez-moi votre ami, votre défenseur...
.. — Loin de moi! je ne connais da défenseurs que les dieux. Cet enfant dans nies bras, je parcourrai le champ de bataille; je retournerai tous les corps mutilés; je chercherai sur chacun des visages que la mort a défigures le doux sourire de mon époux; je l'appellerai à grands cris jusqu'à ce que mes veines éclatent, dans mon sein; et s'il conserve une étincelle de vie, il m'entendra et ses yeux s'ouvriront encore une fois à la lumière. Mais si je ne le retrouve pas, mon fils, nous nous précipiterons au milieu des ennemis: môme les Espagnols sont des hommes! Le sourire de cet enfant doit m'ouvrir le chemin à travers mille glaives. Qui pourrait repousser une mère qui cherche son époux? Oui pourrait frapper un enfant qui appelle, en bégayant, son père? Viens, mon iils, nous serons partout en sûreté... Viens, viens, allons chercher ton père.
(Klle sort).
r.oi.i a seul, après être resté longtemps immobile et les yeux attachés à la terre. — Est-ce à moi qu'elle s'adresse? à moi! ([/ retombe dans sa rêverie; prenant ensuite une résolution énergique, il s'écrie ;) Je saurai la forcer à m' estimer]
(Il sort.)
SCÈNES IV. V. — Le camp des Espagnols. — Pizarre, dana un monologue, exprime les sombres pensées qui l'agitent. — ■ Entre Elvire,
qui a force la consigne.
pizarre. — Que veux-tu?
elvire. — Je veux sa\oir comment un héros supporte son malheur.
pizarre. — Ne m'as-tu pas vu, au milieu de ma troupe fugitive, immoler les fuyards de cette main? N'as-tu pas vu, dans mon désastre, parmi mille têtes abaissées, la mienne seule, inflexible, braver les coups du destin?
elvire. — Je t'ai vu là et là; mais pour connaître entièrement le héros, j'avais besoin de le voir aussi sous sa tente. Un grand homme devant la multitude ne I'esl pas toujours quand il est seul. Tel tremble, solitaire, dans les ténèbres, qui, en présence de mille témoins, affronte courageusement la mort.
pizarre. — Bhbien! lu me vois ici; suis-je changé par le chagrin? entends-tu Je vaines lamentations?
elvire. — Fil des lamentations! c'est bon pour les prêtres el pour les femmes; mais tu enrages, et cela aussi ne sert à rien.
pizarre. — Je devrais peut-être ouvrir le bal a\ec loi parce
que le glaive de l'ennemi m'a ravi les plus braves de mon armée?
elvire, — Tu dois être calme et froid comme la nuit quand l'orage s'apaise, froid et calme comme le tombeau la veille de la résurrection. Le jour parait, et, éclairé par un nouveau soleil," le héros s'avance plein d'une nouvelle force.
pizarre. — Femme ! pourquoi dans ce jour tous les hommes n'ont-ils pas été des femmes telles que toi?
elvire. — Ma main t'aurait aujourd'hui couronné roi dans Quito. Considère cependant que nous sommes encore sur le rivage. La couronne qui nage devant nous dans des flots de sang n'est pas encore soustraite à nos regards, Rassemblons nos forces et précipitons-nous encore une fois dans ce torrent.
Elvire annonce à Pizarre la capture d'Alonso : il savoure d'avance la joie de le supplicier; en vain elle lui conseille la clémence et la grandeur d'âme.
SCÈNES VI, VIL VIII. — On amène Alonso enchaîné : il reste calme et digne devant les grossières insultes et les menaces féroces de Pizarre, qui ose lui reprocher de trahir ses compatriotes, ses frères. — Alonso: « Des brigands n'uni jamais été mes frères! »
Elvire admire eet Alonso : elle est honteuse pour Pizarre de le voir, lui, si inférieur au vaincu. .Mais elle essaye vainement de le piquer d'un noble orgueil ou d'exciter sa pitié. Elle l'implore en vain au uom de leur amour, et ne l'ait qu'irriter sa jalousie, a L'aimerais-tu donc?» lui dit- il.
elvire. — Non, je t'aime encore; mais sois digne de ma tendresse. Un accident peut te ravir la victoire sur l'ennemi triomphe de toi-même, et ta défaite sera la plus belle de tes victoires : tu redeviendras un héros, et ce n'est qu'un héros qu'EIvire peut aimer.
pizarre. — Vains efforts! Prends garde, Elvire, qu'aucun soupçon ne pénètre dans mon cœur; tu connais les Espagnols, tu me connais.
fivire. — Oui, je te connais : tu es jaloux de l'affection des femmes, mais tu l'es plus encore de ta gloire ; tu ne déchireras pas l'unique lien qui attache Elvire à toi.
pizarre. — Chacune de tes paroles aggrave ses loris.
elvire. — Eh bien! que ce nœud soit détruit! Va aiguiser le fer qui doit égorger un prisonnier dont la captivité assure seule ta précieuse vie. Elvire a pris plaisir, après chaque combat, à essuyer du front de son héros la poussière et le sang, mais elle n'e6suierait pas la poussière de la fuite ou le sang de l'assassi-
b44 LA MORT DE ROLLA.
nat. — Le bras qui aura massacré un ennemi sans défense ne doit plus embrasser une femme généreuse. Les lèvres qui auront froidement et dédaigneusement prononcé un arrêt de mort ne peuvent plus toucher les miennes. — Oh ! je sais bien que la vengeance est un sentiment doux et glorieux, mais seulement tant que l'ennemi est là pour le braver; il tombe... et la vengeance s'évanouit. Qui sent autrement, je le plains; qui agit autrement, je le méprise.
pizarre, souriant ironiquement. — Tu es une femme.
(Il sort.)
elvibe seule. — Une femme! — Tu le sais et tu ne trembles pas! — Eh bien! toi que n'épouvantent ni la lutte contre les éléments, ni la force de l'ennemi, une femme a juré la perle... Alonso vivra... et je veux l'aimer... non parce que la grâce et la jeunesse lui prêtent de l'attrait, non... mais parce (pie l'idole que j'adorais en Pizarre n'était qu'un ouvrage fragile, et ce qui dans le lointain paraissait un temple de marbre, rien qu'une masure recrépie! — Ah! Pizarre! j'aurais pu te pardonner si le désir d'une couronne t'avait rendu infidèle; mais tu te conduis sans honneur... Elvire est perdue pour toi.
(Elle sort.)