‹ Théâtre choisi de Lessing et de KotzebueChapitre 81 sur 442 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

nathan. — (Il me serait si doux de rester le père de Recha ! et ne puis-je pas l'être encore, même en cessant d'en porter le nom ? Oui, oui, pour elle, je le serai toujours, j'en porterai toujours le nom, quand elle verra combien il m'est cher.) — Avancez, qu'y a-t-il pour votre service, mon bon frère ?

le moine. — Pas grand'chose. Je me réjouis, seigneur Nathan, devons revoir en bonne santé.

nathan. — Vous me connaissez donc?

le moine. — Oh ! oui; qui ne vous connaît pas ? Vous avez gravé votre nom aux mains de beaucoup de gens ; il est resté dans les miennes depuis beaucoup d'années.

nathan, tirant sa bourse. — Allons, mon frère, allons, je veux vous en rafraîchir la mémoire.

le moine. — Je vous rends grâce, ce serait voler aux plus pauvres; je ne prends rien. Si vous voulez seulement permettre que je rafraîchisse votre mémoire de mon nom; car je puis me vanter d'avoir aussi mis dans vos mains quelque chose qui n'était pas à dédaigner.

nathan. — Pardon, je suis honteux ; dites-moi quoi, et acceptez de moi, en réparation^ sept fois la valeur.

le moine. — Mais sachez avant tout comment je ne me suis souvenu qu'aujourd'hui du gage que je vous ai confié.

nathan. — Un gage confié à moi ?

le moine. — Il n'y a pas encore longtemps que j'étais ermite à Quarantana, non loin de Jéricho : une troupe de brigands arabes vint, renversa ma petite chapelle et ma cellule, et m'emmena. Par bonheur je leur échappai, et me réfugiai ici, près du patriarche : je sollicitai de lui quelque autre petite place où je pusse servir mon Dieu dans la solitude jusqu'à ma bienheureuse fin.

nathan. — Vous nie tenez sur les charbons, mon bon frère. Abrégez, Ce gage qui me fut confié ?...

le moine. — Tout à l'heure, seigneur Nathan. Eh bien, le patriarche me promit un ermitage sur le Thabor, dès qu'il y en aurait de vacants, et m'ordonna en attendant de demeurer dans le couvent comme frère lai : m'y voilà donc maintenant, seigneur Nathan ; et cent fois le jour je souhaite être sur le Thabor, car le patriarche m'emploie à toutes sortes de choses que j'ai en grand dégoût. Par exemple....

nathan. — Allons donc, je vous prie.

le moine. — Nous y voici. Quelqu'un a aujourd'hui soufflé dans son oreille qu'il y a dans ces environs un juif qui a élevé un enfant chrétien, comme sa tille.

Nathan, perplexe. — Comment ?

le moine. — Écoutez-moi seulement. Pendant qu'il me chargeait de me mettre, aussitôt que possible, en quête de ce juif, et qu'il s'irritait vivement contre un tel forfait, qui lui semblait le véritable péché contre le Saint-Esprit1: c'est-à-dire le péché que nous tenons pour le plus grand péché de tous les péchés, sans savoir, Dieu merci, bien précisément en quoi il consiste; dans ce moment-là donc, ma conscience s'est tout à coup éveillée, et il m'est revenu que je pourrais bien, il y a déjà longtemps, avoir moimême donné occasion à ce grand et irrémissible péché. Dites, un écuyer ne vous rcniit-il pas, il y a dix-lin it ans, une petite tille âgée de quelques semaines ?

natiian. — Comment cela?... Sans doute; assurément.

le moine. — Regardez-moi bien; je suis cet écuyer.

natiian. — Ce serait vous ?

le moine. — Le seigneur, de la part de qui je vous la remis, était, je m'en souviens bien, un seigneur de Filneck... Wolf deFilneck.

natuan. — C'est vrai.

le moine. — C'était parce que la mère venait de mourir *

4. Le péché contre le Saint-Ksprit est tenu pour irrémissible. Le péché contre le Fils peut être remis; mais les livres saints ne définissent point le péclié contre le Saint-Ksprit. Beaucoup de docteurs estiment qne c'est l'hérésie.

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