ACTE IV, SCENE VII
peu auparavant, et que le père étant obligé de se jeter précipitamment dans Gaza, la pauvre petite créature ne pouvait l'y suivre. Ainsi il vous l'envoya ; et n'est-ce pas à Darun que je vous l'apportai * ?
nathan. — Cela est tout à fait exact.
le moine. — Quand ma mémoire ferait quelque méprise, ce ne serait pas merveille. J'ai eu tant de braves maîtres, et j'ai servi celui-là pendant si peu de temps! il périt bientôt à Ascalon 2; c'était d'ailleurs un bien digne seigneur.
nathan. — Oui, oui vraiment; à qui je devais beaucoup, beaucoup de reconnaissance; qui, plus d'une fois, m'avait sauvé de l'épée.
le moine. — Oh ! c'est heureux. Ainsi vous en aurez d'autant plus volontiers accueilli sa petite-fille.
nathan. — C'est ce que vous pouvez penser.
le moine. — Eh bien, où est-elle donc? Elle n'est donc pas morte? Ne dites pas qu'elle est morte. Pourvu que personne ne sache la chose, tout ira bien.
nathan. — Tout ira bien?
le moine. — Fiez-vous à moi, Nathan. Car, voyez-vous, voilà ma façon de penser : si le bien que je me propose de faire touche de trop près au mal, j'aime mieux ne pas faire le bien; car le mal ne nous est déjà que trop connu, mais non pas autant le bien. Il est très-naturel que, puisque vous aviez à élever de votre mieux un petit enfant chrétien, vous l'élevassiez comme vous auriez fait votre propre fille. C'est ce dont vous vous êtes acquitté fidèlement et avec amour. Et vous en auriez une telle récompense! c'est ce que je ne puis admettre. Sans doute vous
'I. Ou a écrit ainsi Darun suivant l'orthographe allemande. Le lieu dont il sngit est sans doute le Darom, portion méridionale de la Palestine; les noms de Gaza et d'Ascalon l'indiquent assez.
2. La bataille d'Ascalon fut gagnée par Godefroy de Bouillon en 1 089. 11 y a ici une erreur de Lessing ; car l'époque de la pièce étant postérieure au commencement de la troisième croisade entreprise en 1189 et à la mort de l'empereur Frédéric Batberousse, arrivée en 1 190, il s'ensuit que Kecha aurait plus de quatre-vingt-dix ans.
auriez agi plus prudemment, si, confiant la chrétienne à d'autres mains, vous l'eussiez fait élever comme chrétienne; mais alors vous n'auriez pas aimé autant la tille de votre ami. Et les enfants, à un tel âge, ont besoin d'amour, fût-ce de l'amour d'une bête sauvage, plus qu'ils n'ont besoin de la religion chrétienne. Pour la religion chrétienne, on a toujours le temps. Pourvu que d'ailleurs la jeune fille ait grandi sous vos yeux dans la raison et la piété, elle est demeurée aux yeux de Dieu ce qu'elle était. Et tout le christianisme n'a-t-il donc pas été construit sur le judaïsme? Je me suis souvent affligé, et j'ai versé beaucoup de larmes de ce que les chrétiens pouvaient aussi complètement oublier que Notre-Seigneur lui-même était un juif.
Nathan. — C'est vous, bon frère, qui prendrez ma défense, si la haine et l'hypocrisie s'élèvent contre moi pour une action... ah! pour quelle action! Il n'y a que vous, vous seul qui la deviez connaître. Que la connaissance en soit ensevelie dans votre tombeau :"la vanité ne m'a point encore donné la tentation de la raconter à un autre; c'est à vous seul que je la raconte; je ne la raconte qu'à la pieuse simplicité, seule capable de comprendre de quelles actions l'homme dévoué à Dieu peut faire le gain sur luimême.
le moine. — Vous êtes ému, et vos yeux se remplissent de larmes.
natiian. — Vous m'avez apporté cet enfant à Darun; mais vous ne savez peut-être pas que peu de jours avant les chrétiens avaient massacré tous les juifs à Gath \ jusqu'aux femmes et aux enfants: vous ne savez pas que, parmi eux, s'étaient trouvés ma femme et sept fils de la plus belle espérance, qui furent tous brûlés dans la maison de mon frère, où je les avais cachés.
le moine. — Dieu juste I
natiian. —Quand vous arrivâtes, j'avais passé trois jours et trois nuits dans la cendre et la poussière, devanl