XII NOTICE SUR LESSING
poser avec l'ennemi l'empêchèrent toujours d'être un juge équitable de nos chefs-d'œuvre. On sait que sa férocité n'épargna même pas La Fontaine, dont il met les fables au-dessous du type si sec d'Ésope et de Phèdre. Pour tout dire, on peut croire qu'il ne nous comprenait toujours pas fort bien, malgré ses déclarations un peu fanfaronnes. Nous pouvons nous consoler avec Goethe, Heine et d'autres encore, non sans regretter que de nos jours quelques admirateurs ultragermaniques de Lessing se croient obligés de persister, d'après lui, dans certains jugements ou plutôt dans certains préjugés incroyables.
Ramené sur un autre terrain, il soutint contre Klotz des disputes mémorables au sujet du Laocoon, et lança contre lui sa fameuse dissertation -.Comment les anciens ont représenté la mort (1769), dont le moindre résultat fut d'écraser son adversaire; car nous devons nous souvenir surtout qu'il y posa des principes immortels, établis sur les plus minutieuses et les plus vastes études. Rebuté par force mécomptes, par l'échec du théâtre national de Hambourg, il pensait à se rendre en Italie, lorsque le prince de Brunswick lui proposa la place de bibliothécaire à Wolfenbuttel « plutôt pour qu'il usât de la bibliothèque qu'elle de lui.»
Nous ne le suivrons pas dans ses trouvailles et dans ses luttes d'érudit. Mais c'est en 1772 qu'il fit Émilia Galutti, pièce qu'il avait conçue depuis longtemps et qu'il acheva avec le plus grand soin : « Tous les sept jours j'en écrivais sept lignes » disait-il. Pour les caractères, le langage et la composition, c'est le type de la tragédie bourgeoise allemande, et bien qu'en prose, on la considère comme la plus parfaite de ses œuvres.
En 1775, il fit le voyage d'Italie où il était chargé d'accompagner le jeune prince Léopold de Brunswick, mais, de son propre aveu, « sans plaisir et sans utilité. » En 1776, il épousa, après bien des ajournements, Mme Kcenig, veuve d'un de ses amis, qui mourut en couches après quinze mois de mariage. 11 perdit la mère et l'enfant à la fois. Pour tâcher de se remettre de ce coup terrible, Lessing se lança plus avant que jamais dans la mêlée théologique et soutint une guerre à outrance contre le pasteur Gœtze, jadis son ami, qui l'attaqua violemment et s'attira
part à la formation de mon goût... Je sais bien que sans les exemples et les leçons de Diderot il aurait pris une tout autre direction, » (Note du trad. de la Dramaturgie, p. 397.)
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comme riposte la publication de YAnti-Gœtze, un chef-d'œuvre de polémique et de style. Enfin, après les Entretiens sur les francsmaçons (1778), par le drame de Nathan le Sage et par l'écrit sur l'Éducation du genre humain (1780), Lessing rentre dans le grand courant de la pensée créatrice.
On trouvera plus loin diverses appréciations de Nathan. Pour la hauteur et l'ampleur de la pensée, c'est le suprême chefd'œuvre, comme ce fut en quelque sorte le dernier mot de Lessing. Le style ne dépare pas l'idée; mais on peut accuser la versification de manquer de force1.
Les excès de fatigue de ce rude athlète devaient amener chez lui, avant l'âge, la prostration des forces physiques : les combats des derniers temps surtout furent une des causes actives de destruction de cette vie tourmentée. Il mourut le l.ï février 1781, âgé de cinquante-deux ans, enlevé par une maladie de poitrine qui le minait déjà depuis quelque temps. C'est presque l'âge et la fin de Molière, ce lutteur d'un autre genre, qui aima aussi l'humanité et qui sut la peindre si bien : ridicule avec M. Jour-
4 . Outre les traductions comprises dans la collection Ladvocat, il faut citer: — 1° Minna de Barnhelm ou les Aventures des militaires (trad.de F.-G.-W. Grossmann, Berlin, Aug. Mylius, 4772); puis Minna de Barnhelm ou le Bonheur militaire (dans le Théâ'.re allemand de Junker et Liébault, en 40 vol. 1772-1785); une autre traduction de Friedel et Bonneville (Nouveau Théâtre allemand, 1782 et ann. suiv.); enrin une imitation de Rochon de Chabannes (voir la Notice sur la pièce, ci-après). — 2° La traduction à'Emilia Galotti, chpz Friedel et Bonneville, et une imitation par Henri Jouffroy (Leipzig, 1839). — 3° La traduction de Nathan le Sage, de Friedel et Bonneville, l'imitation en vers français de M.-J. Chénier et Cubières-Palmezaux, et une trad. publ. en 1862 par Hirsch (Leipzig, A. Durr, édit. — Paris, Dentu).
Citons encore : Philotas, trag. eu 1 acte (Friedel et Bonr.eville): — l'Esprit fort, trag. bourgeoise en 5 actes, le Misogyne ou l'ennemi des femmes, com. en 3 actes et le Trésor (trad. de Junker et Liébault) ; — le Maître de pension, com. en 1 acte (à la suite de la traduction de la Dramaturgie, de Cacault), — et Miss Sara Sampson (trai de Friedel et Bonneville, de Junker et Liébault, et du baron Bielfeld dans un ouvrage intitulé : Le Projrès des Allemands dans les Sciences).
TJne des meilleures biographies de Lessing est celle que fit son frère, Charles-Gotthelf Lessing. — Il existe une collection de ses œuvres en 30 vol. (Berlin, 1781-1790), une autre en 32vol. (1825-1828). — Le choix en 10 vol., de Leipzig (1841), est très-répandu. — L'édition définitive est celle de Charles Lachmann (œuv. compl. en 13 vol., Berlin, 1838-1840), dont les derniers tomes contiennent la Correspondance , édition corrigée et enrichie encore par M. Wendeiin de Maltzahn (Leipzig, 1854).