‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 10 sur 744 · IV. L'Homme · texte numérisé non relu

IV. L'Homme

Nous teriiiiiiorous cotte étude en disant nuelques mots du caractère de Molière, lieureux si nous pouvons faire aimer un grand poète envci's lequel on ne serait pas quitte on se contentant de l'admirer. 11 est en elFet pou d'écrivarns qui nous paraissent plus dignes de sympathie. Si, chez certains letfi'és de notre temps, l'admiration de Molière a la ferveur parfois intolérante dune leligion, c'est que les qualités dt riiomme, dont le cliarme avait été si puissant sur les contemporains, nous séduisent encore aujourd'hui et nous le font aimer. >"ous recomiaissons dans l'auteur du Misaiillnope. malgré ses ironies et ses satires, un de ceuv qui ont le plus tendrement aimé l'humanité, et qui, tout en raillant sans pitié ses faiblesses, ont gardé le généreux espoir de la moraliser '■• do l'ennohlir. Kt cependant quel autre eût pu nourrir contre l> - hommes dos rancunes plus légitimes que celui qui avait soulfert tant do fois de leur méchanceté et de leur fanatisme, qui môme à son foyer avait vu sa tendresse méconnue? Coniliii'ii furent pénibles les débuts du poète-comédien! Que do soul'i- de tous genres ilurent l'assaillir pendant ses pérégrinations à travers la pi'ovince! l'ne grande partie do la France était alors désolée parla guerre civile : les populations, rudement éprouvées par le passage dos troupes, n'étaient pas toujours d'humour à accueillir ces comédiens ambulants, qui promenaient à travers tant de misères leur insouciance et leur gaieté. L'accueil était parfois inliospitali«>r. Connnent ne pas admirer l'activité meiveilleuse déployée alors par Molière, qui. tout en suffisant à la tache si difficile de directeur de troupe, trouvait encore assez de loisir et gardait assez de liberté d'esprit ])our écrire deux charmantes comédies, l'Etourdi vile Dàpil amoioru..), oùi\ condiinait avec une dextérité toujours originale les imitations les plus diverses? Mais si les débuts de Molière ont été particulièrement difficiles, le poète — et c'est ici qu'apparaît la générosité de sa nature — n'emporta de cette expérience aucune amertume contre les hommes. Sans doute, si nous en croyons ses biographes, 1 auteur de tant de joyeuses comédies app(n'tait ordinairement dans le monde une gravité mélancolique. Il s'est peintlui-mèmo

XXVIII NOTICE inouliAl'ilIQUE

comme un causeur yssez médiocre : il ne consentait à prodiguer les trésors de son expérience et de son esprit qu'en laveur lie quelques amis intimes. Mais est-il le seul chez lequel on ail rcMi;n'(jué ce conlrasle do l'homme et de l'écrivain ? Comme tous les moralistes dont l'analyse a pénétré les misères de la nature humaine, il devait à cette science un grand fonds de tristesse. Mais cette tristesse no dégénéra jamais eu pessimisme, et ne le rendit ni dédaigneux ni insensihle.

Vers la même époque, un grand seigneur, La Uochefoucauld, se trouvait aussi placé à cette école do la vie, et il n'y a|iprenait qu'un mépris orgueilleux de l'humanité. Molière sans doulc allait lui aussi s'égayer aux dépens de ses semblahles, mais il ne prend pas un plaisir méchant à analyser leiu' sottise ou leur perversité. S'il raille les hommes, c'est qu'il les aime et voudrait les voir meilleurs, et le premier il proclame, auxvii" siècle, cette religion nouvelle, « l'amour de l'humanité ».

Mais la philanthropie do Molière ne fut pas de celles qui ne se manifestent que par une rhétorique sentimentale ; elle se montra toujours active, et longue serait la liste de ceux qui, comédiens ou gens de lettres, trouvèrent dans Molière un bienfaiteur généreux et discret, même dans les années où il n'était pas encore parvenu à la fortune. Dassoucy, le poète burlesque, qui lui demanda l'hospitalité pendant son séjour en province, a célébré sa munificence sur le mode lyrique. Plus tard, devenu l'iche, Molière ne cessa de montrer une libéralité qui lui donnait le droit de flétrir l'avarice d'un Harpagon. Il lui arriva d'obliger des ingrats, tels que Racine, par exemple; mais il ne semble ])as ({u'aucune déception ait jamais découragé sa -bonté. C'est sans doute à ces qualités du cœur qu'il dut certaines amitiés fidèles, comme celles de Boileau et de La Fonlainc, qui tous les deux ont rendu tant do fois hommage à son génie. Un des acteurs de sa troupe, Varlet de la Grange, nous a conservé dans son Registre le témoignage naïf et touchant de l'affection que le directeurpoète avait su inspirer à ses comédiens. Ceux-ci auraient pu être tentés de l'abandonner et de se disperser le jour où la destruction du Petit-Bourbon jeta la troupe de Molière sur le pavé; mais, nous dit La Grange, « tous les acteurs aimaient le sieu' Molière, leur chef, parce qu'il joignait à un mérite et un capacité extraordinaire une honnêteté et une manière enga-

ET LITTEP.AIItE. xmx

géante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouluieiil courir sa lorluuc y. lUeii n'est plus significalir que ce témoignage d'aflection et de dévouenient donné à Molière par do simples comédiens : l'homme qui inspirait à un entourage volontiers sceptique de tels sentiments, n'exerçait pas seulement sur ceux qui l'approchaient l'ascendant du génie, ils subissaient aussi le charme de sa bonté. A celte bonté se joignait chez Molière assez de vaillance naturelle pour que la maladie et la souffrance ne le rendissent pas égo'iste. On sait quelles furent les circonstances de la mort de Molière, comment il hâta sa un en s'obstinant à jouer, malgré la gravité de son mal, pour ne pas l'aire perdre aux ouvriers de son théâtre leur journée de travail : si la religion ne fut représentée à ses derniers moments que par deux sœurs de charité, leur présence témoignait du moins encore une fois do la générosité du poète, dont elles avaient accepté l'hospitalité.

tiiNr.sT TIliUlUN.

L'ETOURI)[

ou LES CONTRE-TKMl'S

1653 ou 1655

NOTICE

L'EloHidi fui jinu; pour la prciniéro fois à Lyon. A quelli' dalo? On ne saurait le dire avec certitude. Les biographes de Molière liésitent entre janvier 1(>55 et janvier 1655, et ces deux dates s'autorisent de témoignages d'égale valeur. Joué sur la scène du Petit-Bourbon (nov. 1058), l'Étourdi poursuivit pendant trois mois' ses brillantes et fructueuses représentations.

I.a comédie italienne était alors très en faveur, aussi ])ien à Lyon ([u'à Paris. Molière jugea prudent de flatter les goûts d'un public habitué aux sur])rises et aux complications de la comédie d'intrigue. Du reste, tout essai d'un genre plus relevé eût peutêtre été prématuré. Le Mentciti- de Corneille n'avait pas encore suffisamment préparé les esprits à des œuvres d'une philosophie aussi profonde et d'une observation aussi vigoureuse que le Misanthrope et le Tartuffe. Simple débutant, instruit par quelques revers cruels*, Molière n'osait pas encore suivre son inspiration personnelle : il commença par imiter. II prit pour modèle — le choix était fort heureux — une ingénieuse comédie

1. La voix do cent éclios fait cent fois mes éloges; Kt Cette même voix demande incessamment Pendant trois mois entiers ce divertissement.

Til est II- langage que prête à Molière un de ses ennemis, Le Bou- L'nger de Chalussay, auteur d'un pamphlet satirique, Elomire hi/pocundre.

2. Molière avait d'abord joué Héraclius, Hoduijttne, Ciinui, le Cid ut Pompée : on l'avait silllé.

MOLILlili. 1

de Nicolo Barbieri, dit Beltrame, Vlnavvertito. Il fit aussi des emprunts à d'autres œuvres du théâtre italien, la Emilia de Luigi Porto et VAiigelica de Fabritio de Fornaris. Ajoutons enfin quelques réminiscences de Plante et des Contes d'Eutrapcl. Tels sont les éléments divers que Molière a su fondre heureusement dans une comédie qui a du moins cette originalité d'être une œuvre bien française par la vivacité, la grâce et la bonne humeur. On s'explique très bien la prédilection de Victor Hugo pour l'Étourdi, dont il admirait 1' « éclat et la fraîcheur de style* ». II est certain que cette première comédie est écrite dans un style d'une liberté d'allure toute juvénile et d'une fantaisie dont les heureuses trouvailles rappellent la verve de Régnier. Ces qualités s'effaceront plus tard devant d'autres, plus sérieuses et plus solides sans doute, mais qui n'empêcheront pas de regretter cette première manière du poète. Sous la férule de Boileau la verve de Molière deviendra moins aventureuse, moins encline à ses « nonchalances « de style, qui sont souvent ici « ses plus grands artifices^ « ; mais il n'est pas prouvé que Boileau n'ait rendu que des services aux poètes qui ont subi son influence.

1. Cette opinion de Victor Hugo est rapportée par M. P. Stapfer dans son livre lea Artistes juges et parties.

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