‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 138 sur 744 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez*. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux'-. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens'.

CLLMÈNE. — Je crois être du nombre des homiêtes gens*; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS. — Ma foi. ni moi non plus.

1. Molière exagère ici pour les besoins de sa cause la liberté laissée à l'imagination du poète tragique : il ne peut mettre des héros à la scène sans tenir compte des traditions consacrées par la légende ou rhistoire, qui ont fixé les traits essentiels du personnage.

2. C'est le reproche que Racine adressera plus tard à Corneille dans la première préface de Brilannicus.

5. Horace, dont Molière semble ici se souvenir, avait aussi prétendu, en s'appuyant sur les mêmes raisons, que la comédie offre plus de difficultés que la tragédie :

Creditur, ex medio quia res arcessit, habere Sudoris minimum ; sed habet comœdia tanto Plus oneris, quanto veniaî minus. (Livre 11, ép. I. v. 168-170.)

<i On croit, parce que la comédie emprunte ses sujets à la vie commune, qu'elle coûte très peu de peine ; mais elle impose au poète un fardeau d'autant plus lourd, qu'elle rencontre moins d'indulgence. »

i. Les honnêtes qcns : cette expression désignait au xvii* siècle les personnes d'un esprit cultivé, qui devaient leur bon goût plus à la pratique du monde et à la nature qu'à l'étude et à la lecture.

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