‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 166 sur 744 · Dans sa Poétique · texte numérisé non relu

Dans sa Poétique

■i. Molière fait sans doute allusion à Scipion et à Lélius, collaborateurs supposés de Térence.

5. Réciter en public, lire : Molière traduit lilt'i alement le latin recitare. Il est cpiostion dans les lettres de Pline le Jeune de comédies lues en public par leurs auteurs.

diiiis Roino onfm.ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée et sous la hoence des empereurs, mais dans Rome dis'cipHnée, sous la sagesse des consuls, et dans lo temps do la vigueur do la vertu romaine.

J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le uiondt; on ne corrompt point tous les jours? Il n'y a chose si innocente oi'r les hommes ne puissent porter du crin'-e; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions, rien de si bon en soi qu'ils uepuissent tourner à ■ do mauvais usages; La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons'; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire ; on n'enveloppe point, dans une faiisse conséquence, la bonté des choses que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs-; on sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de

1.- Voilà un hommag'e rendu à la m<''f!ecine. qui dilfere bien des anathèmes dont Molière accable cet « art prolitable » dans le Malade imaginaire, voyez p. 880 et suiv.

l'art ; cl comme on ne s'avise point de défendre la médecine, iionr avoir été bannie de Rome ', ni la philosophie, pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes*, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie, pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eti ses raisons, qui ne subsistent point ici ; elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir ; et nous ne devons point /a tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées ; elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la ressemblance du nom ; et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner 01im[te qui est femme de bien, parce qu'il y a eu une Olirnpe (jui a été une débauchée. De semblables arrêts sans doute feraient un un grand désordre dans le monde. Il n'y aurait rien parla qui ne fût condamné; et puiscjuel'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner finstruction et rhonnèteté.

Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie, qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses, que les passions que l'on y dé-

1. « Lorsque les anciens Romains ctiassèrent les Grecs de l'Italie, long-temps après Caton, les médecins forent spécialement compris dans le décret. » (Pline, Hisloirc nali/relle, XXIV, viii.)

2. Allusion à la condamnation deSoci-ate; il est plus juste de dire que cette condamnation frappait non pas la philosophie, mais un jihilosoj'he.

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point sont d'autant plus louchantes qu'elles sont, pleines (io vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations'. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnt'te; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité on ils veulent faire monter notre âme. Je doute (ju'une si grande perfection soit dans les forces de la nature Imniaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travaillera reclilier et adoucir les passions des hommes; ([ue de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut lilàmer toutes les choses (jui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, el je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste. Mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient hesoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand piùnce- sur la comédie du Tartuffe.

Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une j)ièce intitulée Scararaov cite ermite^ ;

\. C'est ainsi que Pascal (Pe«s«'.'i, art. xxiv) déclare que la peinture de l'amour est dang-ereiise, « principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il parait innocent aux ârnes innocentes, plus elles sont capal)les d'en être touchées ».

2. Le prince de Condé, qui fut un des premiers défenseurs de la pièce : c'est devant lui, au Kaincy, qu'avait eu lieu la première représentation du Tartuffe parfuil, entier et achevé en cinq actes, au mois de novomliro 1661.

5. Dans son Sommaire du Tartuffe Voltaire nous donne une idée des licences (jiie s'étaient permises les comédiens italiens en représentant Scnrnmouchr cnniti' : elles lustilient rétonnemcnl de Louis XIV et la réponse sévère du g^rand Condé.

et le Uoi. en sortant, dit au grand prince que je veux dire: « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent nioî de celle de Scaramouche. » A quoi lo Prince répondit: « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le Ciel et la religion, dont ces Messieurs-là ne se soucient point , mais celle de Molière les joue euxmêmes : c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. »

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