‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 299 sur 744 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

je viens de dire, el tu crois que ma bouciie était d'accord

avec mon cœur?

scANARELLE. — Quoi ? cc n'cstpas.... Vous ne.... Votie.... Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !

DON JUAN. — Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mtmes.

SGANARELLE. — Vous uc VOUS rcudcz pos à la surprenante merveille de cette statue mouvante et i)arlante' ?

DON JUAN. — Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends |ias; mais quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulais corriger ma conduite el me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme el des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses *.

SGANAUELLE. — Quoi ? VOUS uc crovcz ricu du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?

DON JUAN. — Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde !

1. Dnns une scène précédente (acte 111. se. viii), Sganarelle et son niaitre sont entrés dan.s le tombeau du commandeur lue jadis en duel par Don Juan. Invitée à souper à deux reprises par les deux visiteurs, la statue a répondu, en acceptant l'invitation, par un signe de tète. A la fin de l'acte IV (se. :;i et xii), la statue a tenu sa promesse et elle est venue s'asseoir à la table de Don hian.

2. Malgié cette précaution oratoire, on s'apercevra trop facilement dans la suite que la tirade de Don Juan sur l'hypocrisie s'adresse bien ]dus au public qu'à son valet, et que trop souvent c'est Molière qui [larle par la bouche de son personnage.

556 DON ni\y.

PGANARFXI.fî. — Ah ! qill'l IlDIllIll!^ ! ([!I''l fiominp !

DON JUAN. — Il n'y a plus de honte niainlenaut à cela : l'hypocrisie est un vice à la nwde, et lous les vices à la UKKie passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censiM'e, et chacun a la liberté de les attaquer hautement'; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en rppos d'une impmiité soiiveraine. On lie, à force de grima'ces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que cbacun connaît pour être véritablement touchés^, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé ■'' adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'iMre les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens; et queli(uc baissenient de tète, un soupir

1. « Les Marquis, les Précieuses et les Mrderins ont soiifTert doeilemcnt qu'on les ait rcpi'ésentés... mais les Hypocrites n'ont point entendu raillerie. » (Préface du Tartii/fc.)

2. Touchés : on ajoute ordinairement à ce mot, pris dans le sens où emploie Molière, de la grâce divine, de Dieu. Mais Malherbe dit aussi :

des cœurs bien touchés, pour des cœurs bien épris.

3. Ont rhftliiHé : ont réparé, ont remédié à; c'est dans le même sens que plus loin est employé le verbe raiuster.

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