‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 3 sur 744 · VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

antérieures de Molière. Les personnages sont mieux étudiés, la vie intime des caractères est prise sur le vif; c'est elle qui met en mouvement tous les ressorts de l'intrigue; enlin, pour la première fois Molière se révèle moraliste et philosophe, et, tout en faisant rire les spectateurs, cherche à les corriger et à les instruire. On peut se demander comment le ])oèle, après s'être élevé jusqu'à la comédie philosophique, est revenu si souvent à ces pièces légères, simples vaudevilles, qui n'ont d'autre prétention que d'amuser par une vive peinture des ridicules, et que Boileau reprochait si sévèrement à l'auteur du Misant/tropc. Mais gardons-nous d'oublier que Molière, comme chef de troupe, a besoin du succès, et que, pour le conquérir, il lui faut souvent compter avec la frivolité d'un public, qui cherche plutôt au théâtre une distraction qu'un enseignement. C'est ainsi que, pour complaire au désir du surintendant Fouquet, Molière composa, pour les fêtes de Vaux, la comédie des Fâcheux (17 août 1661), simple galerie d'originaux, où le poète a su montrer, en même temps que sa verve comique, la justesse de son observation. Un connaisseur, La Fontaine, saluait dans cette comédie un art nouveau et l'avènement de « la nature » au théâtre. Louis XIV, dit-on, ne craignit pas de collaborer aux Fâcheux, en signalant au poète un original qu'il avait omis : collaboration précieuse, qui nous montre que la protection du roi avait déjà pris la forme d'une sympathie, que les i)lus furieuses attaques ne devaient jamais altérer.

C'est sans doute cette protection qui donna à Molière l'assurance nécessaire pour faire paraître sur la scène (le 26 décembre 1602) l'École des femmes. Cette fois il eut à soutenir une véritable guerre contre ses envieux, qui l'accusaient d'avoir outragé la morale, la religion et violé les règles de l'art. Mais les épreuves de S'a jeunesse avaient fortement trempé le courage de Molière : il accepta bravement la lutte. Il commença par livrer au ridicule, en les traînant sur la scène (la Crilique de l'École des 'rmmes, l" juin 166.5), les précieuses et les pédants, qui ne pouvaient pardonner au public d'avoir ri sans la permission d'Aristote. Les a marquis » ayant protesté à leur tour, il les fustigea dans l'I}npromj)tii de Versailles (octobre 1065), et là encore la liberté avec laquelle il s'attaque à des ennemis redoutables prouve combien le poète comique était assuré de la protection du roi. Celui-

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ri avait d'uilleuji Lauteinent iiiuiulV-rté sa bienveillance pour Molière en le faisant inscrire «ur la liste des pensions accordées aux frens de lettres : l'auteur de l'Ecole des femmes reçut une [lension de 1 0(X) livres à titre « d'excellent itoète comique i>. • était assurément la meilleure réponse que pouvait laire Iiiuis XIV aux détracteurs du poète, et il montrait une rare indépendance à l'égard des préjugés du siècle en faisant ligurer un simple comédien sur la liste où trônaient les Chapelain et ks Ménage.

L'année précédente, Molièi-e avait épousé (janvier IGOl) Armande Béjai't, sœiu' cadette de celle Madeleine Uéjarl. «jui, .i\ec ses deux frères, avait jadis cunlrihné à former la troujie de \ Illustre lltéûtre. On a |iu repiodier au jioète d'avoii- coniraclé

ne union que la grande disproportion d'âge sendjiait con-

; limier à être malheureuse. Elle le fut en elfet. et .Molière ne mva pas dans Aiinande Béjart l'aU'ection dont il était digne.

I la passion lui lit cominettre une faute, il l'expia cruellement. I semble avoir voulu excuser sa faiblesse, en faisant proclamer

ir un de ses personnages

Qitc la raison n'est pas ce qui ri-gii,' ranionr.

Mus si bien des souffrances attristèrent la vie privée de .Miilière, nous n'en devons qu'admirer davantage l'indomptable \ lillance du poète, (pie les plus rudes é|)reuves ne purent

tourner de sa tâche, et qui souvent trouva dans les souf-

inces de son cœur des ressources nouvelles, dont prolitail sou - nie. Il allait avoir besoin de tout soei couiage pour tenir tète

IX ennemis furieux r[ue déchaîna contre lui sa comédie du i'irlufj'r. Kii edet, après avoir composé poui- l'ainuseinenl de la

■ ur le Mariage forcé ('29 janvier lOOij et la Princesse cl Elide ' mai lli04;, Molière ne craignit pas de s'attaquer au plus ■ lieux de tous les vices, l'hypocrisie religieuse. Représenté jiour la première fois devant le roi, à Versailles, le 12 mai 106i, I • Tartuffe excita dans le parti dévot de si violentes colères, que l'iuis XIV crut devoir attendre jusqu'à ICGl) (5 février pour .iiitoriser délinilivemcnt la représentation de cette comédie, l'cudant cinq ans Molière lutta sans cesse pour faire lever liiiterdit dont sa pièce était frappée. Il est permis de croire que toutes les odieuses calomnies aux((uelles il fui en bulle,

X NOTICE CIOGRAPHIQUE

rnssent fini par lasser scn courage et sa ténacité, s'il n'avait combattu que pour sauvegarder ses propres intérêts : niais irV'taient-ce pas les droits de la satire et de l'art que défendait Molière, et pouvait-il déserter une telle cause? Du reste, ces cinq années ne fureni pas uniquement employées à solliciter le roi, à déjouer les attaques de la cabale ou à essayer de la désarmer par d'ingénieuses concessions. Le 15 février '166r), Don Juan ou le Festin de pierre prouvait aux ennemis du poéli' que l'athéisme pas plus que l'hypocrisie ne trouvait grâce devant sa satire. Il décochait en passant quelques traits aux détracteurs du Tartuffe et proclamait hautement la juridiction de la couK'die sur tous les vices de l'humanité. Les ennemis de Molière demandèrent formellement au roi de sauver la France en frappant le poète, dont l'athéisme allait déchaîner sur le royaume « les déluges, la peste et la famine ». Louis XIV répondit à cette sommation en demandant à Monsieur la troupe de Molière, qui reçut une pension de G 000 livres, et fut autorisée à prendre le titre de Troupe du roi. Telle était depuis longtemps la tactique adoptée par le tout-puissant protecteur de Molière : il opposait une faveur nouvelle aux dénonciations de la jalousie; c'était la plus spirituelle des réfutations.

Si Don Juan garde la trace des passions qui agitaient alors Molière, il n'en est pas de même du Misanthrope (4 juin 1060). où le poète, remonté aux temples sereins de la sagesse, étudie avec tant de sagacité et de profondeur ce que notre état social p 'ut compter de sincérité et de vertu. C'est à la même époque qu'appartiennent les premières attaques dirigées par Molièro contre la médecine de son temps. Le 14 septembre 1665, il avait fait jouer l'Amour médecin, et, deux mois après, le Misanthropr: te 6 août 1666, il revenait à la charge avec le Médecin malgré lui, imité d'un vieux fabliau. On excusera facilement l'animosité montrée par le poète contre les médecins du ww siècle en songeant qu'il avait à venger de douloureux mécomptes personnels : souvent malade, parfois même obligé de quitter la scène pon danl plusieurs mois, il avait fait une trop amère expérience di la médx-cine pour ne pas être tenté de lui faire expier ses propres déceptions. Remarquons d'ailleurs que si cette satire avait pour lui des « dessous » assez tristes, il y porta toujours une v:rve joyeuse et sans amertume, où s'affirme encore mic

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fois cette vaillance qui est un des inincipaux traits de son caractère. La inervcilleuse souplesse de son génie se retrouve encore dans ces œuvres légères, quil composa en IGOO et ICGT. [iiur rehausser lédat des fêtes données à sa cour par Louis XIV : )liHicerle, la Paaiaralc comique, le Sicilien ou i Amour peintre ' ut au nombre de ces a divertissements i' par lesquels \v l'ièle achetait la protection du roi, et acquérait le droit de publier ensuiti- ses plus vigoureuses satires.

L'année lGti8 c^t marquée par deux imitations de l'iaute : Mcilière emprunte successivement au vieux comiciue \i\\.\\\ Aniphitrijon (lô janvier 1008j. et fait entrer dans /Mrrtrr (9 septembre ltit)8) quelques scènes de l'AvIuhiire. Il était donc resté lidèle à -es classiques, qu'il avait appris à connaître au collège de Cleriiiunt, et, au milieu de toutes les agitations de sa vie. il trouvait encore le moyeu de les relire et de les méditer, pour leur tiemaiuler une idée scénique, un trait plaisant, ou quelque afiercu profond siu' la nature ininuiable de l'homme. Enlie ces lieux imitations de rauti(|uité. Molière avait fait jouer à Versailles. "ù l'on célébrait la glorieuse paix d'.\ix-la-Cliapelle, une comédh' I II prose, Gcorfje Dandin, satire amère et plaisante des unions mal assorties ; cette fuis l'infatigable « imitateur 7>, que sa curic- -ilé promène sans cesse à travers les littératures les plus

liverses, avait été demander l'inspiration aux plus gaulois de nos loiileiu's.

Eiiliu l'année 1669 (5 février, voit la résurrection du Tarluffr. dont l'éclatant succès console Molière de cinq ans de luttes et d<^ iléboires. A partir de ce moment il va. pendant deux ans, mettre -on talent au service des plaisirs du roi, cl toutes les fèlos de la cour seront accompagnées de quelque joyeuse comédie du poète reconnaissant : ne devait-il pas en effet payer ainsi hi l'iiitection (idèle que lui avait .iccordée Luuis XIV'.' Combien ont 'lé injustes les critiques qui lui ont reproché de gaspiller son !-'énie dans des œuvres frivoles, où, selon le regret de Roileau, I l'ii K ne reconnaît plus l'auteur du Misanl/iropel n C'est lui

iire un crime de sa gratitude, et. disons-le aussi, de sa pru- I lice, car qui sait poiu' combien d'œuvres hardies, dont une .iiirt prématurée nous a privés, Molière croyait devoir se iiii'nager la faveur de Louis XIV? C'est aux fêtes de la cour que riueiil destinés Monf^ieur de Pourceauguar 0 octobre 1069 , i.i

xn iSOTICE BIUGIUPHIQUE

comédie-ballet lot itnlée les Amants magnifiques (février 1070 :. le T'oKirjeois gentilhomme (14 octobre 1670), et enfin la tragrdicbiiliet de Psyché, qui, composée eu collaboration avec Corneille, Ouinault et le musicien LuUi, fut jouée avec éclat sur le tbéàtie des Tuileries, spécialement construit pour la représentation des « pièces à machines » (janvier 1671). Mais ce fut pour le public parisien que Molière fit paraître sur la scène du Palais-Royal les Fourberies de Scapin (24 mai 1671), où sa verve a su animerai heureusement le comique élégant mais froid de Térence. Saini- Gerrnain-en-Laye vit représenter, le 4 décembre 1671, la Comtesse d'Escarhngnas, satire caricaturale des hobereaux de province, dont le poète avait dû tant de fois surprendre les ridicules au cours de ses voyages.

A toutes ces bouObnneries succéda l'année suivante un des chefs-d'œuvre de notre scène comique, les Femmes savantes (11 mars 1672). Molière y faisait encore une fois la guerre aux sottes ambitions qui dépouillent la femme de ses grâces naturelles et qui, lui faisant sacrilier ses devoirs aux vaines satisfactions de la vanité, bannissent du foyer domestique la concorde et l'amour.

Mais la vie de Molière devait se terminer sur la plus joyeuse des boulFoimeries, le Malade imaginaire (19 février 1673), où, raillant une dernière fois la médecine et les médecins avec une verve impitoyable, d'une fantaisie parfois un peu folle, le poète semblait jeter un suprême défi à la maladie. Le soir de la quatrième représentation (le 17 février 1673), il fut pris de convulsions en prononçant le mot juro : transporté à son domicile de la ruo Richelieu, il ne tarda pas à y rendre le dernier soupir. Les prêtres appelés à son chevet refusèrent de s'y rendre : le seul (pii y consentit enfin arriva après la mort du poète, qui cependant n'avait pas été entièrement privé des secours de la religion à ses derniers moments, ayant été assisté par deux sœurs de charité, qui, venues à Paris pour quêter pendant le carême, avaient reçu l'hospitalité chez l'auteur du Tartuffe. Molière fut enterré au cimetière Saint-Josepli. le 21 février, à neuf heures du soir : l'archevêque de Paris, llarlay de Champvalon, se décida difficilement à accorder la « sépultiu'e ecclésiastique » au poète-comédien, et encore exigea-t-il que les obsèques eussent lieu « avec deux prêtres seulement et hors des heures

ET I.ITTERAIUE. m«

' ' jour >^. On peut regretler qu'on celle tiiconilance Louis \1V

lit jKis cru devoir exiger plus impérieusement de l'Eglise

I telle fit fléchir la règle en faveur d'un des plus grands esprils

(lu siècle, et le prince qui avait donné tant de preuves do sa

l.iienveillaiice à Molière quand il servait ses plaisirs, put être

■ rusé de l'avoir abandomié le jour où il n'avait plus licii

attendre de son génie.

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