‹ Théatre choisi de MolièreChapitre 4 sur 744 · II. L'Œuvre de Molière · texte numérisé non relu

II. L'Œuvre de Molière

Pour bien apprécier le génie ci'éateur de Molière, il faudrait

,;>fiser la situation de notre scène comique dans la première

•ilié du xvM" siècle. Contenlons-iious de rappeler ici que si

inoille avait inauguré eu France la \éritablo tragédie ses

iiiôdies étaieut loin de montrer In mémo originalité. Jusque

IIS le Moiteur, dont le titre semble annoncer une étude do

laclère. l'observation do la nature humaine reste subordon-

'0 aux savantes complications de l'intrigue. Le style est, à vrai

lire, runi([uo conquête de Corneille : le premier parmi l(^s

' ■ iitemporains do Scarron, l'auteur du Menteur avait su concilier

■ IIS l'expression la décence et le comique, et donner une image

iiaive » de la conversation des « honnêtes gens ». Mais si un

li-ciple de Corneille pouvait, en apportant au dialogue plus de

\i!ve et de brio, écrire l'Étourdi, il lui fallait s'élever bien

I dessus de son modèle pour composer le Misanthrope et le

i nfiiff'e. On i)eut doue le dire, la comédie avant Molière n'était

-i.itie que rarement du domaine de la fantaisie romanesque, et

:i avait guère mis en scène que des personnages de convention,

iiù Ion ne retrouvait qu'accidentellement quelque trait de la

nature humaine : elb,' se plaisait à transporter le .spectateur

iaus un monde chimérique, où les persoimages se préscnleni à

Hiius soit avec les perfections dos héi'os de roman, soit avec It?

-lôtesque grimaçant dos fantoches, el. malgré ces diU'érences,

,,. resscmhli^nt toutefois par une coninume invraisemblance. La

I 'forme d(! Molière consiste donc à substituer à ces omvres d'ima-

iiation une pointure lidèle des hommes et de la vie. à mettre

■^cènc de plain-pied avec le monde, et à demander à l'observa-

11 des l'idicules ce que ses prédécesseurs empruntaient à leur

lire fantaisie : tantôt il peindra les travers de toute une clysse

XIV NOTICE lilUGKAI'HIQUE

fliiidividus, ot nous aurons des comédies de mœurs, comme les l'récieuses ridicules; tantôt il montrera, en analysant la vie intime d'un personnage, ce que devient la nature humaine sous le despotisme d"une idée ou d'une passion, et nous aurons des comédies de cai'actère, telles que le Misantlirope et l'Avare. Mais dans toutes ces œuvres, souvent si dilTcrenles d'objet et de ton, nous trouverons toujours le même souci du vrai, la même science de lliomme : partout nous verrons Molière préoccupé, (uunne il dit lui-même, de « peindre d'après nature ». Faut-il lui attribuei' tout le mérite de cette réforme? II parait plus juste de constater qu'à la même époque s'est manifesté dan? les divers genres littéraires le même goût de la vérité, et que le contemporain de Racine, de Boileau et de La Fontaine ajipliqua à la comédie la poétique nouvelle, que devait résumer le vers fameux :

Rien n'est beau que le \r.ii. le vi'ai seul est aimable.

Ce ne fui ]>as cependant sans se heurter à de vives résistances que Molière put transporter sur la scène ime image lidéle de la société contemporaine. Le scandale causé par la plupart de ses comédies est singulièrement instructif : il nous montre combien le public était peu préparé à ces innovations, et nous permet d'apprécier en même temps la hardiesse et l'originalité du poète. Celui-ci nous paraît énoncer une banalité, lorsque voulant délinir la tâche qu'il s'est assignée, il prétend que « l'afi'aire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes (lu siècle ». Mais cette conception de In comédie était chose nouvelle en 1603, et, jusqu'à la fin de sa carrière, Molière se \erra contester le droit de censurer tous les vices et d'en porter à la scène une image sincère. Il n'eût pu le faire s'il n'avait été soutenu et même encouragé par Louis XIY. qui, ennemi des rêveurs et des c esprits chimériques », devait «'■prouver une sympathie naturelle pour le défenseur de ia raison et du vrai.

Sans doute Plante et Térence avaient pu indiquer déjà à Molière la nature de la véritable comédie : mais le théâtre des Latins se bornait à représenter un certain nombre de personnages, le père, le lils, l'esclave, dont le caractère était déter-

ET MITtUAlRE. xv

miné dans «es traits essentiels par la '.raditioii. Il appartenait

à Molière de briser ce cadre étroit, et d'ouvrir la scène

comique non seulement à toutes les passions humaines.

mais encore à toutes les conditions sociales. C'est ainsi

(jue ses comédies, véritaJjle galerie lnstori([ue, l'eront déliior

.sous nos yeux toute la société du .wii" siècle, courtisans,

bourgeois, médecins, comédiens, hommes de lettres, paysans, etc.

' "'" large conception de la comédie ne pouvait donc pas

onimoder de l'imitation des anciens, et ion comprend que

uète, sentant l'insuffisance des modèles antiques, se soit

i ■ un jour : « Je nai plus que faire d'étudier Plante et

. nce, ni d'éplucher les fragments de Ménandre : je n'ai

plus qu'à regarder le monde ». Il semble que dès ses débuts

celui que ses contemporains ont surnonnné a le contemplateur ■>

ait voulu surtout, comme dit Mathurin Régnier :

.^pprcndi-e dans le monde et lire dans la vie '.

[lOursuivit cette élude avec la même curiosité à toutes les |iies de sa vie; il ne s'en laissa détourner ni par les tribula-

- qui l'assaillirent pendant son séjour en province, ni plus ; par les attaques de ses ennemis et ses chagrins domes-

s. Ou peut accepter la tradition qui nous montre Molière

- à Pézenas dans la boutitjue d'un barbier, et cherchant à ■rendre les mots et les gestes qui trahissent la véritable

jiviivée et le caractère des interlocuteurs. C'est grâce à cette observation toujours en éveil qu'd put,

'■■'•' en empruntant sans cesse et à tous, rester toujours .mal, et qu'il finit par considérer comme « son bien » ce dans l'œuvre des autres, portant l'empreinte de la nature, ilait relever de ce vaste domaine dont seul il avait conquis uensité. .Aussi bien trouvera-t-on jusque dans ses bouH'on- ' s les plus folles des traits d'observation qui nous ramè- ■ brusquement à la comédi<", et nous rappellent qu'il y a ■urs chez Molière, même lorsque « sa verve s'égaye en la ii'e- », un observateur qui ne peut abdiquer entiéremcnL. .' pénétré jusqu'à ces parties de l'àme humaine où, sous

- 1. Satire III.

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