ACTE IV. SCÈNE
Et cependant mon cœur est encore assez l;iche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris! Ah! que vous savez bien ici, conlie moi-même. Perlule, vous servir de ma faiblesse extrême. Et ménager pour vous* l'excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux! Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, Et cessez d'afîecter d'être envers moi coupable; Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent : A vous prêter les mains- ma tench'esse consent; F 'forcez-vous ici de paraître fidèle, Lf je m'elTorcerai, moi, de vous croire telle.
f.ÉUMÈNE.
Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux.
Et ne méritez pas l'amom' qu'on a pour vous.
Je voudrais b'ien savoir qui pourrait me contraindre
A descendre pour vous aux bassesses de feindre,
Et pourquoi, si mon cœur penchait d'autre côté,
Je ne le dirais pas avec sincérité.
Quoi? de mes sentiments l'obligeante assurance
1. Ménaqer pour vous: profiter de Texcès de mon amour pour vous l'-iire pardonner. Ména<jer a encore le sens de . employer avec liabilelé dans ces vers de Corneille :
.... Elle est et belle et fine, Et sait si dexlrement ménager ses attraits. Qu'il n'est pas bien aisé d'eii éviter les traits.
iJ.a Galerie du Palais, I, ix.)
2. A vous jjrêler /<■>•• mains : à vous aider. Sans doute les grammairiens ont ici beau jeu : qu'est-ce que, pourraient-ils dire comme Alceste, qu'une tendresse qui prête les mai n s 'i les mains d'une tendresse'! Mais les locutions de ce genre ont perdu de honna heure leur signification littérale et leiu' valeur métaphorique : prêter les mains, devenu synonyme d'aider, s'est construit-avec les mêmes sujets que ce verbe.
Contre Ions vos soupçons ne prend pas ma défense'?
Auprès d'un tel garant, sont-ils de quelque itoids?
N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix-?
Et puisque notre cœur fait un eiîbrt extrême
Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime,
Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S'oppose fortement à de pareils aveux,
L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
Doit-il impunément douter de cet oracle?
Et n'est-il pas coupable en ne s'assurant pas^
A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats?
Allez, de tels soupçons méritent ma colère,
Et vous ne valez pas que l'on vous considère :
Je suis sotte, et veux mal* à ma simplicité .
De conserver encor pour vous quelque bonté;
«2 devrais autre part^ attacher mon estime,
Et vous faire un sujet de plainte légitime*'.
1. Du moment que je vous assure de mon amour, cette « assurance » ne devrait-elle pas me mettre à l'abri de tous vos soupçons?